Culture

JANVIER 1889 : LES DERNIERS ENGAGES INDIENS

Extraits de la communication du vendredi 12 février 2010 au ministère de l’Outremer de Jean Sahaï sur la migration des premiers travailleurs immigrés venus de l’Inde  jusqu’à la Guadeloupe, dans la deuxième moitié du XIX° siècle.  

Au lendemain de la deuxième abolition de l’esclavage, le Conseil Général de Guadeloupe, sous la pression de la plantocratie cannière en manque de bras, fonde beaucoup d’espoir sur l’immigration indienne. Mais nous ne pouvons passer sous silence d’autres tentatives migratoires comme les Nègres libres venus des îles anglaises, des européens venus du Sud-Ouest de la France et d’Allemagne, des Madèriens, Cap-Verdiens et autres Chinois, Vietnamiens (déportés politiques) et Annamites. En 1862, on essaya même de tenter de faire venir des Noirs libres des Etats-Unis d’Amérique…

Les agents de recrutement en Inde faisaient miroiter l’espoir d’un Eldorado où la facilité de la vie et l’espoir de construire ou reconstruire une vie étaient basés sur le climat, l’argent, la liberté et l’anonymat pour certains…

Famille indienne rurale vers 1880

Famille indienne rurale vers 1880

Les candidats étaient essentiellement des pauvres, essentiellement des agriculteurs originaires du sud-est du pays tamoul (malabars), de l’Uttar Pradesh ou du Bihar (calcuttas) mais toutes les castes furent présentes dans des proportions diverses dans ce flux. Le «Bombay Gazette » du 15 juin 1858 décrivait ces êtres confinés dans les dépôts comme des pauvres ignorants illettrés pour l’essentiel, « nés dans la liberté prêts à être déportés dans des colonies où l’esclavage a été aboli mais où ils deviendront esclaves »…

Installés inconfortablement dans des bateaux de commerce aménagés sommairement pour l’acheminement vers la Guadeloupe jusqu’en 1870, puis dans des bateaux spécifiques permettant la navette entre l’Inde et les colonies sucrières, ces voyageurs intercontinentaux d’un genre particulier étaient regroupés en trois catégories : hommes, femmes et couples mariés…

Indiennes à la Martinique @archeosousmarine

Ce commerce humain était devenu une affaire lucrative pour la Compagnie Générale Maritime qui avait signé un contrat juteux avec le Ministère de la Marine. Mais en 1866 la concurrence s’établit avec les bateaux anglais, plus efficaces et plus nombreux en Inde. Entre 1866 et 1885, 60 des 64 convois arrivés en Guadeloupe étaient des voiliers britanniques…

Le voyage durait en moyenne trois mois, mais en cas de vents défavorables, il pouvait s’étaler jusqu’à quatre mois. Une escale était prévue, parfois à l’île Maurice ou la Réunion, mais le plus souvent à Sainte-Hélène, d’où la Guadeloupe pouvait être prévenue par télégraphe de l’arrivée du convoi d’ici le mois suivant…

A leur arrivée au dépôt de l’immigration de Fouillole, les immigrants indiens sont placés en observation pendant quelques jours, les malades à l’hôpital de la colonie et les autres rejoignent les engagistes selon l’ordre d’inscription sur la liste des attributaires et suivant l’importance de l’habitation. L’arrivée de ces bateaux de coolies est une attraction majeure pour la population locale, de par son côté « exotique »…

La découverte de « l’Habitation », après le trajet en charrette au milieu d’un paysage nouveau, la langue française, le créole, qui devint par la suite un élément de soudure dans la population, sont autant d’éléments rompant avec leur vécu. Mais leurs conditions de vie misérables deviennent vite dramatiques, et est qualifiée de « New system of slavery » par le gouvernement britannique, qui, conscient des sévices commis sur ces sujets aux Antilles françaises signe le 1er novembre 1888 l’arrêt de ce mouvement migratoire. Comme le souligne l’éminent chercheur guadeloupéen Francis Ponaman dans le France-Antilles du 21 juin 1986, si le Conseil Général de Guadeloupe a voté effectivement l’arrêt de cette immigration en 1885, il a dû sous la pression des propriétaires terriens, revoter l’importation de l’immigration indienne en juillet 1888. Un nouveau et ultime bateau,  le « Nantes-Bordeaux » arrive d’ailleurs le 31 janvier 1889 en Guadeloupe, préparé conjointement par les deux agences de Pondicherry et de Calcutta…

Le statut juridique des Indiens est flou. Le décret de 1852  prolonge à leur égard l’ancienne « organisation du travail » de triste mémoire, à laquelle ils doivent se soumettre. Beaucoup de propriétaires s’affranchissent de leur obligation de nourrir leurs travailleurs en leur concédant une portion de terre et un jour par semaine pour la cultiver, et leur refuse le riz prévu dans le contrat…

La  brutalité et la violence sont permanentes sur les habitations, de l’humiliation aux meurtres, en passant par les mauvais traitements. La justice donnait toujours raison au propriétaire et les représentants britanniques ne pouvaient accéder librement aux habitations. Les planteurs étaient tout-puissants. La conséquence est infaillible : une énorme surmortalité, soit 61,4 pour mille entre 1855 et 1885.Victor Schoelcher déclare que « l’immigration consomme presqu’autant de créatures humaines que l’esclavage »…

Le rapatriement au terme du contrat est rare au début. De 1854 à 1906, date de départ du dernier convoi de rapatriement, 42900 Indiens sont arrivés en Guadeloupe et environ 10500 y sont nés, alors que 9700 ont été rapatriés et qu’il en restait 13300 sur l’île. La différence, soit plus de 30000 personnes correspond malheureusement à autant de décès.

Malgré les difficultés les survivants vont fonder une famille

Malgré les difficultés les survivants vont fonder une famille

Le contrat prévoit pendant les 5 ans d’engagement 26 jours de travail par mois à raison de 9h30 par jour suivant la convention de 1861, et 4 jours de congé pour la fête du Pongal. Mais cela n’est pas respecté et l’Indien n’est pas entendu dans ses recours. Les salaires prévus de 12,50F par mois pour les hommes, 10F pour les femmes et 5F en-dessous de 14 ans. Toutefois certains arrivent à envoyer de très modestes sommes à leurs familles en Inde et à ramener, pour les rares rapatriés, un petit pécule. Cette souffrance morale et physique a conduit plusieurs désespérés à brûler des champs de cannes afin d’aller en prison ou au bagne, pour avoir,  selon leur déclaration « une existence meilleure ». D’autres se sont suicidés.

Avec la fin de l’immigration, les espoirs de retour au pays natal se sont estompés, car il fallait fixer ces travailleurs sur le sol guadeloupéen, le gouvernement britannique ayant fermé le robinet humain en raison des mauvais rapports qu’il recevait concernant les sévices infligés à ses ressortissants. Nous avons pu lire une lettre adressée à la Reine d’Angleterre, implorant une délivrance, ainsi que l’histoire de ce député de Guadeloupe qui, moyennant finances promettait de faire venir un bateau pour des rapatriements qui sont restés imaginaires…

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