Littérature

IL FAUT AIMER LES RATS ET LES ENFANTS NOIRS

Il  n’est déjà pas facile d’aimer ses enfants (1). Alors, une petite fille négresse pour une maman blanche n’est-ce pas ce petit animal des entrailles, qu’on voudrait rejeter pour toujours au fond de son sous-sol puant, abject, mais qui sidère par sa vitalité ? (2)

Bird , un bébé noir, naît au printemps. Pour Boy, la maman blonde, un monde s’écroule.

 « …Il y eut les sables mouvants, puis il y eut Bird dans mes bras, saine et sauve, et sombre. Non. … il y avait aussi ses traits. Comme le dit l’infirmière quand elle me crut trop anéantie pour entendre. Cette petite fille est une négresse …

Le personnel médical pense qu’elle a trompé son mari, et elle est « prise d’un rire inextinguible, un rire aigü ».

L’enfance de Boy a été marquée par la profession peu exaltante de son père, preneur de rats, et qui a multiplié les actes de violence à son encontre.

«  Il y eut des fois où je pensai que le preneur de rats allait m’assommer définitivement. Par exemple, ce matin-là où il me dit de courir en bas et d’aveugler fissa deux rats avant d’aller à l’ école. : Je répliquai «  PAS QUESTION », et me préparai intérieurement à avoir trente-six chandelles. Mais il ne réagit pas vraiment, se contenta d’indiquer mes vêtements en disant : «  Les rats les ont payés », puis mes chaussures : les rats les ont payées, et la nourriture sur la table. Les rats…

Il les imita : KRRR Lak lak lak

Et de rire » .

Curieusement ce n’est pas Bird, l’inattendu bébé noir qui transformera Boy en marâtre, mais sa belle-fille, Snow, une enfant d’une beauté incroyable, et à la peau blanche. C’est cette dernière qui fera les frais de la révélation des origines afro-américaines de la famille du mari de Boy, Arturo Whitman.

«  Que ferait Arturo, selon moi, lorsqu’il verrait Bird ? Quels que fussent mes préparatifs, il lui fit des baisers d’esquimau, déclara qu’elle était de toute beauté. Snow grimpa sur le lit, la scruta, s’y reprit à trois fois, et déclara : Gardons-là ! Arturo ne tenta même pas de me toucher ; il savait que je ne le permettrais pas. Je le dévisageai par-dessus la tête de Snow, et mimai ces mots : «  Qui es-tu ? Qui es-tu ? ».

Le cinquième roman «  Boy, Snow, Bird », d’ Helen Oyeyemi traduit en français pour les Editions Galaade par Guillaume Villeneuve, a pour cadre les Etats-Unis des années 50.

L’auteur

Née au Nigeria en 1984,  arrivée enfant en Angleterre, elle y fait des études de sociologie.

Le Blanc va aux sorcières, Galaade, 2011,  Mister Fox, ( 2013) l’avaient déjà consacrée comme l’une des dix artistes qui comptent au Royaume-Uni,

L’ASCODELA, dans sa séance du 30 juin 2017 présentée par Daniel CORADIN, et réservée traditionnellement à la littérature du Monde, ne pouvait faire un meilleur choix que cet auteur  prodige, produit d’une double culture, et qui vit depuis plusieurs années à Prague.

L’arrière-plan historique est juste un support

Bien sûr, sont distillées les références des luttes propres à l’époque : Merveille Farfax a fait un scandale en constatant que les enfants de couleur de Flax Hill devaient fréquenter une école spéciale, alors qu’ils ont le droit théorique de suivre le même cursus que les enfants blancs. On parle de guerre du Vietnam, des sportifs et des combats de boxe de l’époque, des artistes noirs ( Les Suprêmes).

Mais c’est surtout la galerie de personnages  Olivia, et Gerald, les parents d’Arturo, Viviane, la sœur, Joe et Agnés, parents de Julia, qui est intéressante. Cette dernière est décédée peu après l’accouchement de Snow. Tous ont été complices, et ne s’assument pas. La révélation de cette lâcheté sera le point de départ de la prise de pouvoir de Boy.

L’écriture

C’est une écriture de virtuose, indéfinissable, empruntant tous les arpèges, les cadences d’accords, les schémas rythmiques. Fabienne Pascaud dans le Telerama du 29/04/2013, analysant le roman Mr Fox, écrivait subjuguée. «  (Elle ) se joue de toutes les voix de la narration. Si elle semble née dans l’ancestral chaudron des contes, elle en renouvelle superbement la transmission écrite. Elle emprunte comme en s’amusant au surréalisme ou au pur romanesque, au conte africain ou à la poésie elliptique d’Emily Dickinson, en lointaine héritière des griots polissée par l’université de Cambridge ». On ne pourrait mieux dire.

Mon parti-pris

 J’ai concentré la chronique sur l’étude psychologique de Boy, en vous laissant le soin de vous interroger sur les personnalités de Snow et de Bird. Je dois avouer que j’ai eu un petit faible pour  Snow, Bird me paraissant aussi impitoyable que Boy.

 

L’ effroyable imposture

 Boy, blonde platine, racée et intelligente, « est née à Manhattan dans les années 30. Son père est un preneur de rats. Il la maltraite sans cesse. De sa mère absente on ne parle jamais. Dès qu’elle a vingt ans, Boy choisit de s’enfuir ». Flax Hill, petite ville où a atterri Boy, et où elle rencontre Arturo , veuf avec lequel elle se mariera, est le lieu où régne Snow, enfant de tous les espoirs et couvée par toute la famille qui paraît vivre dans le souvenir de la mère disparue, Julia, une chanteuse. Cette dernière semble toujours inspirer les lieux.

Boy essaie de se couler dans la peau d’une maman de substitution, douce et chérissant Snow, faisant écouter à cette dernière les disques de Julia, quand la naissance inopportune de Bird va démolir le conte de fées. Bird est belle, mais elle est sombre.

Arturo racontera comment lorsqu’on avait tendu sans discuter à son père un formulaire d’inscription au club de golf de la ville, alors que l’homme de couleur qui était juste devant lui s’était vu refuser l’accès, il avait compris  l’avantage qu’il pouvait retirer de la situation.

«  Et Julia ?

Maman dit que sitôt qu’elle a vu Joe et Agnès Miller, elle a compris qu’ils leur ressemblaient, à elle et à mon père. Tu aurais dû voir quelles têtes ils tiraient au mariage – celle de Maman, celle de mon père, celle d’Agnès, et de Joe. Mais Snow s’est avérée être Snow, et nous avons pu continuer à nous taire ».

Une Boy belle-mère impitoyable

« Une belle-mère, une jeune Snow, des miroirs, tous les éléments sont réunis pour une habile ré-écriture d’un conte bien connu », nous indique l’éditeur.

Mais selon nous, nos angoisses sont encore plus «  flippantes » que dans Blanche-Neige, puisque la cruauté de la reine est uniforme et sans équivoque. On se rend ainsi compte que c’est presque jubilatoire de pouvoir identifier une méchante. Car, dans cet inquiétant roman on n’arrive pas à cerner Boy. Helen Oyeyemi en multipliant les jeux de pistes brouille nos certitudes et nos acquis.

Et qui veut régner sur le Royaume doit aussi traquer les princesses !

«  Snow n’est pas aussi merveilleuse que tout le monde le croit, dis-je à Mia au téléphone et mon reflet me sourit amèrement.

Qu’a-t-elle fait ? Rien encore. Mai je l’ai à l’oeil. … après un silence pesant, Mia lâcha : « Je crois que tu as seulement besoin de repos, Boy »

… Je commençai d’ avoir des rêves à côté desquels, ceux que j’avais eu jadis au sujet du preneur de rats semblaient un thé dansant au Ritz. Je m’endormais et découvrais que j’étais Bird, ma propre petite Bird.  Snow étant ma grande sœur, et c’est ça le mauvais rêve. Je suis la cadette, Snow m’enlace, elle est semblable à une rose légèrement assombrie, d’une beauté si abondante qu’elle semble contagieuse- nous nous touchions… Je suis ta meilleure amie Bird, répète sans cesse Snow. Nous parcourons une galerie de glaces, et mon apparence ne correspond pas à ce que je ressens, je déteste ces glaces, mais ça va tant que je me contente de la regarder. Elle rit. Elle est ma meilleure amie. Son bras est là autour de moi, mais les glaces disent que je suis seule, que je n’ai pas de sœur, et Snow pense que c’est à se tordre. Je dois m’écarter d’elle, il y a ce terrible vide dans sa façon de sourire et les mots qu’elle continue de dire- je dois m’écarter d’elle. »

 

Elle exige d’Arturo qu’il éloigne momentanément Snow.

« Je fus la dernière qu’elle étreignit avant de sauter dans la voiture de son père.

A la semaine prochaine ! Fit-elle.

Sûr, dis-je. La semaine prochaine.

Snow n’est pas la plus merveilleuse qui se puisse trouver. Et plus vite elle le comprendrait, ainsi que sa grand-mère et tous les autres, mieux cela vaudrait. Malgré tout, j’avais fourré les disques de Julia dans la valise de la gamine car je ne voulais pas la laisser sans rien ».

 

Une Boy belle comme un ange bienveillante et maléfique

«  Je dis que peu m’importait que Bird fut de couleur. Je le dis à Mia, et à Webster, et à Mme Fletcher, qui répondit :

Voilà, c’est ce qu’il faut faire. Continuez à le dire pour en faire une vérité.

Rien n’échappait à Mme Fletcher. Il est vrai que c’était difficile ».

 

Après avoir accouché de Bird, qui représente l’irruption d’un enfant noir , dans sa vie et son univers de blonde, et on n’ose imaginer ce que cela représente à cette époque, elle ne va pas la rejeter, et sera une bonne mère, en fin de compte. A aucun moment, elle ne repousse l’enfant ou ne se montre vindicative. Rien dans sa relation, avec Arturo, ne laisse percevoir qu’elle  fasse état de la pigmentation de l’enfant pour le rabaisser, ou lui envoyer des flèches assassines.

N’en est-elle pas encore que plus dangereuse ?

Car il y a Snow.

Elle a obtenu d’Arturo, personnage qu’elle domine, d’exclure SNOW de leur vie, et l’enfant sera reléguée chez sa tante Clara.

On apprend que la mère d’Arturo avait expédié également chez sa sœur, Effie, la petite Clara, née sombre.

 

Comme la méchante reine, Boy bannit du royaume l’enfant, comme la méchante reine, elle l’ostracise, et comme dans Blanche-Neige les miroirs déforment la réalité visible. La famille Whitman est noire, mais ce sont des blancs qui tendent à se refléter dans le miroir. Boy rejette Snow, et garde Bird, noire, mais on pourrait dire que c’est un parfait alibi.

La faute de Boy touche au plus profond des interdits ( l’amour qu’une mère serait dans l’obligation de porter à ses enfants ). Boy reproduit les humiliations qu’elle a endurées, et son soufre-douleur même absent sera Snow, avec comme paravent Bird. On pense au psychanalyste Winnicott qui tenait les propos suivants dans «  Hate in the countertransference », analysant les situations de contre-transfert.

« Une mère doit être capable de tolérer sa haine envers son bébé sans faire quoique ce soit. Le plus remarquable concernant la mère est sa capacité à être autant blessée par son bébé et de tant le haïr sans lui en faire payer les frais  ».

De même, dans les tragédies, l’amour que l’on porte à un être ne peut se concevoir sans crime.

Les courriers sublimes dans leur détresse et qui jalonnent plusieurs années, par lesquels Snow supplie Boy de la ramener chez son père laisseront Boy de marbre.

 

(Les premières lettre révèlent une graphie rudimentaire)

Chère Boy

Comment vas-tu ? J’espère que tu vas mieux. Comment va Bird ? Tante Clara et Oncle John sont gentils, mais je ne me plais pas ici

Avec toute mon affection

Snow

 

Chère Boy

 

Est-ce que je ne te manque pas ? Tu me manques, et Bird et tout le monde…Rappelle-toi que tu as dit que je pourrais rentrer à la maison il y a trente jours.

(Après quelques lettres, avec toute mon affection devient ATMA puis disparaît).

 

… ( puis )

Tu étais comme une glorieuse princesse qui avait débarqué dans ma vie et je ne voulais que m’asseoir à tes pieds toute la journée pour t’amuser. Cela t’irritait-il ?

C’était très idiot de ma part, mais je ne sais pas ce qui a pu s’interposer entre nous.

 

Une étonnante construction romanesque à partir du thème des miroirs

 Nous retrouvons les procédés littéraires de la mise en abyme et de l’unité de lieu  utilisés dans le roman , Americanah d’une autre écrivaine d’origine nigériane, Adichie.

 

La mise en abyme

Les trois personnages féminins vont s’exprimer tour à tour. Ce roman à trois voix entremêle leurs discours et ressentis. Les jeux de miroirs sont en outre perturbés par l’insertion de contes tragiques, et de lettres. Ces variations ont pour but de brouiller les genres, ( littéraires et sexuels), les apparences et la valeur des mots.

La mise en abyme,  qui consiste à inscrire une fiction dans une fiction, une image dans une image  ou un film dans un film « est un procédé proprement vertigineux », selon Géraldine SFEZ. ( Le Nouvel Observateur hors-série décembre 2006-janvier 2007 : hors-série:pourquoi croyons nous aux contes de fées). L’emboîtement des récits, à l’image des poupées russes, peut se démultiplier à l’infini.

Curieusement, c’est le même vocabulaire «  vertigineux » qu’emploie l’héroïne pour exprimer dès le premier paragraphe, son rapport particulier aux miroirs.«  Je me cachais ( entre eux ), en en plaçant deux à deux face à face de sorte que debout au milieu, j’étais réfléchie dans l’un et l’autre sens… Quand je me dressais sur la pointe des pieds nous étions toutes dressées sur la pointe des pieds, à tâcher de voir la première d’entre nous, et la dernière. L’effet était vertigineux ».

Elle ne se reflète pas toujours dans les miroirs.

Es-ce une maladie mentale ? Nous apprendrons par la suite que Snow et Bird partagent également ces visions déformées. Snow confie d’ailleurs à Bird s’agissant de ses interlocuteurs :

« Après quoi, ils s’inquiètent à l’idée des cliniques, des bains glacés et ils se taisent ».

 Mais le miroir est aussi l’accessoire indispensable en matière de beauté de la reine marâtre du conte.

«Un pichet d’eau en cuivre occupait le centre de la table et, une ou deux fois, je me surpris à y sourire à mon reflet, pour m’arrêter avant que quiconque me surprenne. Ce sourire était à ranger dans la catégorie fourrure de chinchilla. ( la fourrure est un cadeau de la mère d’Arturo). Regarde ce que je t’ai obtenu , semblait-il dire. Et je peux t’obtenir davantage. Mais je n’étais pas la seule à sourire à mon reflet ce soir-là. Snow, elle aussi, jetait des regards depuis l’arrière de ses cils. Peut-être me copiait-elle».

La méchante reine est prête à tout pour rester la plus belle.

«Peux-tu voir si ta maman est prête ? demande un jour Arturo à Bird, alors qu’il s’apprête à dîner au restaurant avec Boy.

-Oh! Est-ce qu’elle fait encore son numéro : «  Chaque question que tu me poses ajoute encore une demi-heure d’attente,

-C’est une femme dure, Bird ».

A l’étage, Maman vérifiait son rouge à lèvres tandis que je me tenais derrière elle, une paire de boucles d’oreille dans chaque main. Elle les avait choisies mais n’arrivait pas à se décider pour l’une ou l’autre. Dans la glace, j’avais l’air de sa femme de chambre, ce qui me donna envie de les lui jeter à la figure et de m’enfuir…Ecartant les boucles que je lui tendais, elle s’empara d’une troisième paire. Des pendules d’or. Ils oscillaient de manière hypnotique et nous nous regardions avec ces yeux que nous avons, qui sont si semblables.

Je lui demandai à quoi ressemblait Snow.

Elle est passable si tu aimes ce genre, fit maman.

.. J’imagine que c’est ce qu’on dit quand on est jaloux et qu’on n’a pas le cran de sortir du bois pour dire quelque chose de vraiment méchant.

« Je ne comprends pas, aimes-tu ce genre ou pas », murmurai-je pour moi-même..

Flax Hill est l’unité de lieu du roman

Boy a vécu à New-York 20 ans, mais l’espace-temps semble figé. Le roman nous maintient dans l’espace-clos de Flax Hill. Dans ce territoire déjà retreint, la librairie de Mme Flechter, qui est l’employeur de Boy, est un lieu central d’où sortent et entrent de nombreux personnages, à l’image du salon de coiffure dans le roman Americanah. La rencontre de Boy avec le monde noir, avant même que l’impensable se produise, se réalise par le truchement de la librairie. De jeunes enfants noirs sèchent l’école pour bénéficier de la lecture gratuite de classiques comme les Misérables.

Boy se liera d’amitié avec eux, avant que ces liens ne se distendent, ( pour leur bien ).

 

L’extrême ambiguïté de Boy : narcissique, folle à lier, ou victime ?

Sa dualité est peut-être  la conséquence du traumatisme initial.

Boy est blonde, Julia et Mia ( sa meilleure amie) sont brunes. Arturo a les cheveux frisés, Charlie a des tâches de rousseur.

Boy aime Charlie Vacic ( son amour new-yorkais) mais elle épouse Arturo. Elle est belle, mais frigide. Elle répétera à plusieurs reprises qu’elle est glaciale comme la Sibérie., «  la Reine des Neiges ».Aurait-elle des tendances homosexuelles ?

 Docteur Jekyll ou Mr Hyde,  nous comprendrons mieux sa psychologie à la fin du roman, quand l’identité de son père sera dévoilée.

 

FATALITE OU  POIDS DE L’HEREDITE  ?

 La fatalité est cette puissance souveraine, antérieure et supérieure aux hommes et aux dieux, dont les arrêts sont immuables.

Les Dieux ne disposent pas seulement des événements, mais aussi des sentiments et des passions.

Le destin s’acharne contre les créatures aveugles, égarées dans le labyrinthe, obsédées par une fuite impossible. Phèdre, dans la pièce de Racine, ne peut échapper à une passion interdite, reproduisant la passion de sa mère pour le Minotaure.

Boy fuit le preneur de rats, mais elle réactive le personnage de mère marâtre. Les êtres seraient soumis aux poids et aux lois de l’hérédité.

Ce serait dans le lexique médical une maladie, une hystérie, une névrose.

Quelle responsabilité avons-nous dès lors que s’exercent à notre insu, les tares du sang ?

La fatalité est exprimée par un signe annonciateur. Boy se trouve sur la route en direction de  Flax Hill. On y trouve des collines ceintes de vieux arbres sombres aux larges troncs, des hommes barbus porteurs de haches ( clin d’oeil aux contes de fées ).

La route qui ramène à la ville est bordée «  de sortes de cabanes… mais je voyais des rideaux rayés ici et là, ou un panier de basket fixé à un mur extérieur non loin d’un tableau de score récemment rempli à la craie. Des ronces poussaient devant l’une des maisons les plus grandes, telles des plantes grimpantes aux allures de serpents. Si l’on oubliait l’odeur de cuisson de biscuits au chocolat, c’était une maison qui pouvait susciter des rumeurs fantaisistes. «  Eh bien, une princesse y dort depuis quatre cents ans… etc.

La porte d’entrée était ouverte, la lumière du porche allumée et une petite fille apparut au coin de la maison, en chantant à tue-tête. Je n’en voyais pas bien le visage- des nuées de cheveux sombres piquetés de grandes fleurs rouges le dissimulaient- mais elle tenait un grand biscuit dans chaque main et d’autres dans les poches de sa robe et je voulus passer la porte derrière elle, m’asseoir au vieux piano que j’apercevais au salon tandis qu’elle se dressait sur la poitrine des pieds pour récupérer le verre de lait qui y était posé. Sa voix sonnait exactement comme je l’avais imaginé. Pour une raison obscure elle m’effraya, aussi ne m’arrêtai-je pas au portail pour la saluer bien que je l’entende dire un «  Bonjour » surpris. Je me contentai de dire : Bonjour, Snow », comme si nous nous connaissions déjà, alors que ce n’était bien sûr pas vrai, et je continuai d’avancer, continuai de fixer la route devant moi. Effrayée, ne décrit même pas vraiment mon impression. Je faillis me signer. On avait l’impression que le mauvais œil s’était abattu sur moi ».

 

Les thèmes des contes et du cinéma sont revisités

A la différence de Blanche-Neige, toutefois, la reine Boy prendra le pouvoir et régnera seule. C’est elle qui a la main, même à la fin du roman.

Boy et Arturo sont La Belle et la Bête. Arturo est massif, hirsute et plutôt bourru. Il est aussi le roi lion, avec des yeux fauves aux paupières lourdes . En vieillissant, il devient «  leonin ».

Les sept nains travaillent dans une mine de diamant ;  Arturo est orfèvre.

Le prénom Arturo n’est-il pas dérivé du Roi Arthur ? Viviane sa soeur, La Dame du Lac aurait donné à Lancelot l’épée Excalibur, ( mais dans certaines variantes, c’est une personne de peu de valeur morale).

Julia la mère de Snow est décrite comme une Raiponce timide.

Quant au père de Boy, il ne peut être dissocié du Rattenfangër ( l’attrapeur de rats ), personnage issu de légendes allemandes. La ville d’Hamelin, non seulement, n’a pas oublié le charmeur de rats, mais lui a érigé une statue.

Alors que la ville est envahie par les rats, et que les habitants mouraient de faim, le joueur de flûte vînt et se présenta comme un dératiseur.

Mais le joueur ne sera pas payé pour son travail magique. Il réapparaît, et au son de l’instrument ensorcelle tous les enfants avant de disparaître à jamais avec eux.

Dans le conte original d’Andersen, « La reine des Glaces », le diable a fabriqué un miroir magique dont les reflets sont déformés. Le miroir se casse et deux de ses morceaux ensorcelés se coincent dans l’oeil et le cœur d’un garçon innocent, Kay, le rendant dur et indifférent, jusqu’au jour où il disparaît.

Boy NOVAK (car tel est le nom de notre héroïne) est également d’une dureté d’acier. On a la confirmation qu’ Helen Oyeyemi est une fan de Kim NOVAK, qui fut la rivale de Marilyn Monroë, et  l’actrice la plus rentable du cinéma américain de l’époque.

KIM NOVAK avait un visage magnifique, mais était incapable de montrer la moindre émotion, selon les spécialistes cinématographiques. Ce que l’on sait moins, c’est qu’elle a eu à faire face aux réactions racistes d’Hollywood, suite à sa relation avec l’artiste noir américain, Sammy Davis Junior. Si nous ajoutons que dans Vertigo ( Sueurs froides pour le titre français ), le chef- d’oeuvre d’Hitchcock elle interprète un double rôle, nous avons bien un condensé de la personnalité à la fois trouble et hors des sentiers battus de Boy. .

 

Mamans blanches je vous hais ! Mamans noires je vous exècre !

Heureusement que la fête des mères est passée ! Vous avez pu donc lire sans conflits intérieurs cette chronique. Il est de tradition en Guadeloupe de rendre hommage aux mères, de célébrer les femmes, et notre littérature déploie à profusion la geste héroïque et sacrificielle de ces Mères Courage. L’année dernière, nous avions parcouru le beau roman Les Voyages de Merry Sisal de Gisèle Pineau qui livrait le récit bouleversant d’une mère haïtienne, à la dérive et fracassée suite au tremblement de terre, et malgré tout en fusion avec ses enfants Tommy et Florabelle. Mais est-ce un signe des temps ? Lorsque nous explorons les œuvres d’écrivaines extérieures à nos départements, L’ASCODELA nous livre pioche après pioche des œuvres qui explorent les tréfonds des consciences féminines , et en font ressortir les ressorts cruels et intéressés. Nous avions déjà signalé que dans Americanah, le best-seller de Ngozi Chimanda ( à l’exception de l’héroïne , – qui se voulait être un possible double à peine dissimulé de l’écrivaine nigériane, charité bien ordonnée commençant par soi- , et de la mère de son amour d’enfance), les femmes étaient décevantes ou insipides. Dans Le bout du monde est une fenêtre, de l’haïtienne Emmelie Prophète, elles étaient toutes névrosées, ou d’un égoïsme sans limites.

Dans les différents romans d’Helen Oyeyemi, ses héroïnes sont atteintes de troubles mentaux. Ainsi, Miranda, dans «  Le blanc va aux sorcières », souffre d’anorexie, qui dans son cas, consiste à ne pouvoir ingurgiter que de la craie. Avec, «  Boy, Snow, Bird,  », notre écrivaine fait sauter définitivement les tabous, et nous livre sans fards l’évidente cruauté et malignité à l’égard de leur progéniture ( ou de leurs belles-filles) de ces «  sorcières » bien-aimées. Ce regard féminin balayant plusieurs générations fait ressortir d’autant plus la permanence et la réalité d’une maltraitance maternelle diffuse.

Pourquoi s’en étonner ? « Maud Mannoni, par exemple, n’a jamais prétendu que les mères étaient incapables d’amour, mais a révélé ce que l’amour maternel révèle de leurre, de sadisme et de narcissisme ». Car vous, pères, êtes-vous sans reproches ?

Boy, Snow, Bird évoque aussi les problèmes d’identité sexuelle, sujets laissés de côté par nos romanciers ultra-marins. Occultons-nous  la Révolution des mœurs qui déferle ?

Daniel C.

 

1) Il n’est pas facile d’aimer ses enfants de Georges Snyders

2) Le Rat «  Implications philosophiques «  de Katia Kanban

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