Société

Honorer le criminel Faidherbe ?

A l’occasion du bicentenaire de la naissance de Louis Faidherbe le 3 juin 2018, un collectif créé pour porter la lutte et les revendications contre les édifices consacrés à Faidherbe invite Lille et sa région à renverser les fétiches moribonds du colonialisme.

Depuis plusieurs années, des mouvements s’élèvent dans le monde entier pour protester contre la célébration des grandes figures esclavagistes, colonialistes et racistes. En Afrique du Sud, une grande campagne baptisée « Rhodes must fall » a fait tomber la statue du colonialiste Cecil Rhodes en 2015. Aux États-Unis, les monuments à la gloire de Christophe Colomb vacillent et les statues du général sudiste Robert Lee ne sont plus protégées que par les néonazis. En Catalogne, la statue d’un esclavagiste vient d’être déboulonnée par les autorités barcelonaises. En Belgique, les protestataires s’attaquent aux bustes et aux statues équestres du sanguinaire Léopold II, qui s’appropria le Congo. En France même, des personnalités de plus en plus nombreuses contestent la vénération nationale vouée à Colbert, Bugeaud, Lyautey, Gallieni et autres Jules Ferry.

Né à Lille le 3 juin 1818, Louis Léon César Faidherbe, fils de la petite bourgeoisie locale, entre en 1838 à l’école Polytechnique. En 1844, il est expédié en Algérie, où l’on se bat pour imposer aux indigènes les bienfaits de la civilisation. « Vous voyez une guerre d’extermination et, malheureusement, il est impossible de la faire autrement, écrit-il à sa mère. Après bien des tentatives pour lui inspirer le respect du droit des gens, on est réduit à dire : un Arabe tué c’est deux Français de moins assassinés. »

Faidherbe est affecté en Guadeloupe en 1848. Ses hagiographes raconteront plus tard que son passage express sur l’île lui a permis de sympathiser avec « les Noirs ». On dit même qu’il milita aux côtés de Victor Schœlcher, et qu’il fut expulsé sous la pression des colons en raison de sa « négrophilie ».

Problème : les historiens n’ont trouvé aucune trace d’un pareil engagement. Certes, Faidherbe s’est vaguement intéressé à la condition des Noirs de Guadeloupe. Mais il n’améliora en rien leur sort. Et c’est simplement parce qu’il était en sureffectif que Faidherbe fut renvoyé en Algérie en 1849.

Passé à côté de la gloire la première fois, Faidherbe est bien décidé à saisir cette nouvelle chance. Il participe avec zèle à la campagne de « pacification » et se forme à la « méthode Bugeaud » (pillages, massacres, enfumages, destruction de villages, décapitation de rebelles, etc.).

Une mésaventure lui vaudra la reconnaissance de ses chefs : pris dans une tempête de neige au cours d’une mission dans les montagnes du Djurdjura, il glisse dans un torrent d’eau glacée. Il en réchappe de peu mais obtient enfin la légion d’honneur.

Affecté au Sénégal, Faidherbe débarque à Gorée le 6 novembre 1852. Simple sous-directeur du génie, il connaît une ascension fulgurante : il sera nommé gouverneur de la colonie deux ans après son arrivée.
Cette promotion inespérée est l’œuvre d’une poignée d’affairistes locaux, et en particulier de la maison de négoce bordelaise Maurel et Prom, implantée au Sénégal et très introduite dans les milieux politiques parisiens.

Le Sénégal n’est alors qu’une collection de comptoirs commerciaux. Voyant fondre leurs profits, suite à l’abolition de l’esclavage et à l’érosion des cours de la gomme, les négociants français sont à la recherche d’un homme à poigne capable de soumettre les États africains environnants, qui ont l’énervante habitude de taxer les marchandises et de perturber la navigation sur le fleuve Sénégal. Une manie d’autant plus détestable qu’on cherche à cette période à implanter une culture prometteuse : l’arachide.

Nommé gouverneur du Sénégal en décembre 1854, Faidherbe n’oubliera jamais ceux qui l’ont adoubé : il travaillera toute sa vie main dans la main avec le patronat colonial.

Le gouvernorat de Faidherbe (1854-1861, 1863-1865) est marqué par une série ininterrompue de campagnes militaires. « Avant d’être un constructeur, relève l’historien Vincent Joly, Faidherbe est d’abord un destructeur. » Pendant des années, les peuples de la région sont soumis à la mitraille française. Les hommes sont massacrés. Les villages réduits en cendre. La famine, savamment entretenue dans les « zones rebelles », devient une arme de guerre. Ces campagnes de terreur font un nombre incalculable de victimes.

Faidherbe n’a pas seulement massacré les Sénégalais : il a beaucoup œuvré pour les contrôler et les faire marcher droit.
Il a également manœuvré avec soin pour amadouer les autochtones qui pouvaient être utiles à la suprématie française. Il offre quelques faveurs aux chefs africains les plus dévoués auxquels il sous-traite la répression quotidienne tout en attisant à travers eux les rivalités entre les «races » qui peuplent ce territoire.

Pour pallier le manque d’effectif, Faidherbe cherche dans la population locale des intermédiaires pour « défendre » et « mettre en valeur » les territoires soumis. Il s’appuie pour ce faire sur les deux institutions mères de toute autorité : l’école et l’armée. En 1857, il met sur pied un nouveau corps d’armée inspiré des Tirailleurs indigènes d’Algérie : les « tirailleurs sénégalais ». Les Noirs font de bons soldats, « parce qu’ils n’apprécient guère le danger et ont le système nerveux très peu développé ». Dans les décennies suivantes, les tirailleurs sénégalais serviront à défendre les intérêts de la France sur tous les champs de bataille (et nourriront plus tard l’imaginaire colonial grâce au sourire chocolaté du gentil tirailleur « Banania »).

Apres la débacle de 1870, Faidherbe, devient une icône de la IIIe République et l’élève au rang de héros national. Député du Nord en 1871, sénateur en 1879, auréolé de gloire il décède le 28 septembre 1889. Lille et sa région sont en pleurs. Des milliers de personnes assistent à ses obsèques. Les autorités de la ville baptisent de son nom la rue de la gare et une  souscription nationale est lancée pour ériger une statue à son effigie. Lorsque celle-ci est enfin inaugurée, en 1896, les patriotes reconnaissants se répandent en éloges exaltés. « Par l’unité de sa vie, la droiture de son caractère, ses qualités privées, sa vaillance et son dévouement à la patrie, il touche presque à la vraie grandeur, écrit l’éditorialiste du Petit Parisien. Il n’y a pas une tâche, pas une défaillance, pas une contradiction dans cette existence. Trois affections suprêmes l’ont tissée et remplie : la famille, la science, la patrie ; je devrais ajouter l’humanité ».

Une campagne à l’initiative de l’association Survie Nord en partenariat avec le Collectif Afrique, l’Atelier d’Histoire Critique, le Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP), le Collectif sénégalais contre la célébration de Faidherbe.

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