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Greg Germain : Nous marcherons le 23 mai pour nos droits puisque nous avons des devoirs

Greg Germain, un des acteurs historiques de la marche du 23 mai, nous recevant chez lui, nous guide vers un tableau accroché dans son salon : la proclamation d’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue du commissaire Sonthonax. Le ton est donné pour cet entretien avec un artiste engagé pour la reconnaissance d’une France multiculturelle. 

@97Land

J’ai toujours considéré que j’avais des ancêtres

97L : Faisons un bond en arriere de 20 ans. Quelles étaient vos motivations à l’aube du 23 mai 1998 ?

A partir du moment oú la république avait décidé d’honorer le 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, c’était un devoir de mémoire normal. J’ai toujours considéré que j’avais des ancêtres, des êtres de chair et de sang, pas des choses. Le slogan du gouvernement Jospin pour commémorer cette abolition était : « Tous nés en 1848 ». Or, je savais que mes parents, grand-parents, arrière-grand-parents, étaient « nés » avant cette date de 1848. Donc, il n’était pas question de me laisser souffler que c’était la république qui avait fait de moi un homme, du moins mes ancêtres. Puis grâce à un avocat, Hubert Jabot, j’ai rencontré Serge Romana.

Nous avons découvert que lui, moi et d’autres avions les mêmes préoccupations. Nous avons décidé d’honorer la mémoire de nos totems. Le plus important dans cette marche a été de faire comprendre à nos compatriotes que d’avoir des ancêtres esclaves n’était pas une infamie. Ce n’est pas une infamie, c’est notre histoire. A partir de ce moment, il faut célébrer ses aïeux  comme s’ils etaient des rois.

Les Antillais, pas individuellement mais en tant que groupe humain, avaient peur de leur passé. Et quand on a peur de son passé, on ne peut pas construire son avenir. C’est ce combat que Serge, Viviane Romana et Emmanuel Gordien entre autres ont poursuivi.

Photo d’une partie des acteurs de la 1ere marche
@Comitémarche23mai

La Guadeloupe est à moi, mais ici c’est chez moi aussi. Mes ancêtres ont payé le prix du sang pour en faire ce qu’il est

97L : Et vous ?

J’ai préféré mener un autre combat, différent. J’ai toujours considéré que ce pays était à moi. La Guadeloupe est à moi, mais ici c’est aussi chez moi parce que j’ai contribué à le construire, mes ancêtres ont payé le prix du sang pour en faire ce qu’il est devenu. Je suis d’ici. On ne peut pas me l’enlever.

En 98, à l’occasion des célébrations, j’avais proposé d’ouvrir un théâtre à Avignon pour recevoir les compagnies qui venaient d’Outre-mer de l’archipel France comme j’aime à le dire, parce qu’elles ne participaient jamais à la grande fête de leur théatre. Et depuis, je m’y suis consacré corps et âme. Un long combat sans fin.

Il y a une philosophie CM98 concernant ce passé douloureux

97L : Quel regard portez-vous sur le Comité Marche du 23 mai ?

Si j’ai un peu collaboré les deux premieres années, je dois dire que je suis stupéfait et admiratif du travail accompli par le Comité depuis : des centaines d’heures de travail, des apports scientifiques, des recherches abouties, une vraie anthropologie mise en place. Tous ces bénévoles qui donnent de leur temps, qui extirpent la moindre trace de notre histoire. On peut dire qu’il y a une philosophie CM98 concernant ce passé douloureux.

Aujourd’hui un autocar tombe dans un fossé sans faire de victimes, on dépêche des psychologues. Rappelons qu’il n’y a eu aucun analyste au chevet des ces hommes libres, et je crois que le traumatisme a persisté jusque chez leurs proches descendants. On ne va pas tout mettre sur le compte de l’esclavage, mais il est certain que ce groupe humain en garde des séquelles.

Nous restons encore des éléments exoģènes à ce pays

97L : Nous sommes en 2018. Une nouvelle marche se profile. Est-ce un constat d’échec ?

Oui bien sûr. En meme temps ça a bougé mais c’est aussi un constat d’échec. Sans nous concerter, nous nous sommes appelés Serge et moi et nous nous sommes dit : « Il faut faire quelque chose. Finalement, la situation ne s’est pas ameliorée ». Et comme il y a 20 ans, nous avons retrouvé naturellement les compagnons de marche et de nouveaux.

En 98, quand je disais : « C’est normal que nous marchions, car ce pays est le nôtre », certains n’étaient pas d’accord. Je crois que ce long travail a été fait. Le seul acte politique posé est le mien en me servant de la marche de 98. On me le fait payer toujours. Les institutions de l’état n’ont toujours pas accepté le fait que ce théatre, le TOMA existe. Il n’y a pas en France de noir venant de Guadeloupe, Martinique, Guyane, la Réunion, Mayotte, qui soit directeur de théatre. On peut dire : Mouais, après tout, le théâtre… Mais ça prouve quelque chose.

Aujourd’hui on célèbre la fête du cinéma à Cannes, la fête du théâtre à Avignon, nous ne sommes nulle part, ni présents, ni visibles. On voit bien que nous ne sommes pas à l’intérieur de ce pays et que nous restons encore des éléments exoģènes. Donc il faut remarcher. Même si les choses évoluent un peu, même si la personnalité préférée des français est Omar Sy, Yannick Noah, enfin les conneries qu’on nous sort…

Les 1ers martyrs du racisme furent les esclaves, déportés, domestiqués, abâtardis en raison de la couleur de leur peau

@97Land

97L : Pourquoi manifesterez-vous ?

Nous marcherons parce que nous sommes ici chez nous, c’est notre destin, c’est ainsi. Nous sommes plus matures et nous saurons positiver cette action pour que la société française nous accepte enfin.

La génération bumidom est partie, la nouvelle souffre. Je crois bien que les études montrent que les enfants du bumidom font moins bien que leurs parents. C’est terrible ! Ce n’est le cas pour aucune autre communauté. C’est ce que nous signalerons à Emmanuel Macron, à Edouard Philippe et c’est là dessus qu’il va falloir commencer à travailler.

Nous avons eu une rencontre avec le MRAP, la LICRA, la Ligue de défense des droits de l’homme en montrant le rapport entre esclavage et racisme. Les premiers suppliciés, les premiers martyrs du racisme furent les esclaves puisqu’on les a déportés, domestiqués, abâtardis en raison de la couleur de leur peau. Il y a six mois Nadine Morano, ancienne ministre a dit de Rokhaya Diallo, fille d’immigré malien qu’elle est une française de papier. Il y a 5 ans, madame Taubira ministre d’État était traitée de guenon. Ça n’existe dans aucun autre pays ni l’Angleterre, ni aux Etats-Unis. Aucun blanc au pouvoir ne parle ainsi.

20 ans après…

Nous marcherons pour signaler à cette France, qui n’est pas forcement comme ses élites, que nous existons, que nous sommes là, que nous tenons à prendre notre part à cette France de 2020, que nous voulons avoir nos droits puisque nous avons des devoirs. Nous marcherons le 23 mai 2018, du jardin des Tuileries à la Place de la République, fiers et déterminés pour honorer la mémoire des victimes de l’esclavage et combattre le racisme, 20 ans après avoir déjà marché entre Republique et Nation.

Je ne comprends pas la défiance de Macron vis à vis des 2 dates nationales

97L : Que pensez-vous de la multiplicité des dates de commémoration ?

C’est quoi l’abolition de l’esclavage ? C’est un décret signé par Schoelcher qui a compris que le système esclavagiste ne pouvait perdurer. Attention je ne minimise pas l’action des abolitionnistes, ne vous méprenez pas ! Le 10 mai est devenu la date nationale de l’abolition en raison des spécificités pour chaque territoire, où l’on célebre les ideaux républicains.

Le 23 mai 1998 etait un samedi. C’etait la date la plus propice je ne sais plus pourquoi. Cela permettait à un maximum de personnes d’être présentes. A partir de cette journée fondatrice, et le législateur l’a reconnue comme jour d’hommage pour les victimes de l’esclavage, nous les honorons tous les 23 mai.

Si Macron veut en créer une troisième le 27 avril, ma foi… Bien que je ne comprenne pas cette défiance vis à vis de ces deux dates nationales. Mais ne soyons pas dupes, c’est de la politique. Et après tout, l’esclavage a été occulté pendant tant d’années, alors…

Il y a 20 ans c’etait difficile, aujourd’hui ce l’est davantage

97L : Avez-vous essuyé des refus pour le 23 mai ?

Dans ce domaine, on ne refuse pas, on ne répond pas tout simplement. Mais tout le monde sent bien le malaise, voit bien que ça ne va pas. Le 6ème Dom ne vit pas bien. L’égalité n’est pas réelle, la solidarité républicaine n’existe pas.

Nous n’avons ni réseaux politiques ni finances. Nous sommes dans un monde de communication, ça coûte de l’argent. Alors une cagnotte a été créée pour récolter des fonds. Il y a des justes, des gens de bonne volonté de droite comme de gauche mais ils ne sont pas au pouvoir. Je pense à Patrick Karam ou François Pupponi. Mais il y en a d’autres. Et comment ne pas citer Christiane Taubira, qui a porté la loi condamnant l’esclavage meme si je redis que ce qui a servi de socle à cette loi, a été cette marche du 23 mai ?

Le comité travaille d’arrache-pied pour tout mettre en place. Les associations nous rejoignent petit à petit. Il y a 20 ans c’etait difficile, aujourd’hui ce l’est davantage. Mais il est réconfortant de voir que des amis ont dit spontanément oui : Edwy Plenel, Élise Lucet, Philippe Lavil… Et c’est là qu’on mesure le chemin accompli. Il y a 20 ans je n’aurais peut-être pas pensé à convier ce dernier pour une telle marche.

Réunion de préparation de la marche. Plus de 100 associations ont déjà répondu à l’appel

Chaque marcheur doit comprendre qu’il est le 13ème homme

97L : Quel est votre objectif comptable en terme de participants  ?

Difficile de répondre. C’est un mercredi en pleine semaine, la grève SNCF va peut être décourager ceux qui habitent loin, une météo défavorable peut brouiller les cartes. Il faut accepter ces impondérables. Mais même si nous etions peu nombreux, ce que je ne crois pas, la cause est tellement juste, soyez-en persuadé le gouvernement en tiendra compte car il nous surveille.

Si on fait aussi bien qu’en 98, ce serait sensationnel, la moitié extraordinaire, le tiers formidable, le quart… J’arrête. Tout ça pour dire que chaque marcheur doit comprendre qu’il est indispensable et porteur des espoir de toute la communauté. Et je vais vous raconter une anecdote. Il y a 20 ans, un camarade Andre Richol alors que nous nous posions la même question lors d’une réunion deux mois avant la marche (Nous n’imaginions alors nullement chiffrer les participants par milliers) a compté les présents. Nous étions au nombre de 12 ce soir-là et a annoncé : « C’est simple. Il en faut un 13ème ». On connaît la suite.

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Joël DIN

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