Littérature

FOOTBALL ET CADAVRES EXQUIS : Coupe du Monde de football de 1978 en Argentine

Vous souvenez-vous du match de la honte Argentine-Pérou* : 6 à 0 ? Et de la finale Argentine-Pays-Bas ? Les néerlandais n’ont eu de cesse d’en dénoncer les irrégularités. Que se serait-il passé, si nous avions gagné, s’était plaint l’attaquant Ronny Rensenbrink ? Johan Cruyff, l’attaquant néerlandais, un des meilleurs joueurs de tous les temps, a révélé que son absence de la compétition était due à une agression à son domicile catalan, liée à une tentative d’enlèvement. La dictature militaire argentine aurait ainsi envoyé un message clair au capitaine de l’équipe des Pays-Bas.  

 

Pour en revenir au Pérou, ce dernier avant le désastre footballistique avait connu quelques phases plus glorieuses. Comme lors de ce match  Pérou-Ecosse qui se déroule en direct depuis Cordoba en Argentine.

Mais pourquoi Joaquin Calvo court-il donc  à travers les ruelles de LIMA, exténué, avec son fardeau ? Il comprend soudain qu’ il  est pris au piège. La capitale du Pérou, si bruyante d’ordinaire, est vidée de tout habitant, et un silence de plomb y règne. Le tueur qui le poursuit, méthodique, attend tout simplement le but du Pérou, et l’explosion populaire. Joaquin, paniqué, dépose le paquet qui se révèle être un bébé.

Cubillas, l’attaquant péruvien, marque… et la détonation retentit.

TITRE DU ROMAN : LA PEINE CAPITALE traduit de l’espagnol par François GAUDRY Editions Métailié Noir,  date de publication française 2016.  ( titre original: LA PENA MAXIMA)

L’AUTEUR : Santiago Roncagliolo est né à Lima en 1975. Il a du fuir avec ses parents la dictature de BERMUDEZ en 1977. Scénariste, traducteur, nègre et critique littéraire, il remporte en 2006 le prestigieux prix Alfaguara, et l’ Independent Foreign Fiction Prize pour son roman Avril Rouge publié dans 22 pays. Il vit en Espagne.

LA PRESENTATRICE : Notre présentatrice Gislhaine TASSIUS, a particulièrement gâté l’ASCODELA , en ce vendredi 28 avril 2017. Grâce à sa connaissance du Pérou, et plus particulièrement de Lima , nous avons plongé avec avec les protagonistes dans le quartier populaire de Barrios Altos, nous avons déambulé dans le quartier chinois, nous avons emprunté les couloirs du palais de justice , curiosité architecturale et tentative de reproduction du palais de justice de Bruxelles, nous avons goûté aux mets de ce pays , qui est le plus grand centre génétique du monde  (deux exemples parmi d’autres, 650 espèces de fruits «  indigènes » et 150 variétés de patates douces), et qui offre le plus grand nombre de spécialités culinaires également dans le monde (491).

 

STRUCTURE DU RECIT : Chaque chapitre a comme titre le match qui oppose le Pérou aux autres pays, excepté bien évidemment le match de la finale Argentine-Pays-Bas de ce mondial 1978.

Cette unité de narration particulièrement originale est présente dès le premier chapitre PEROU-ECOSSE.

GENRE LITTERAIRE ET THEMES ABORDES :  Thriller, farce, comédie romantique, nous passons tour à tour du drame au rire, des minauderies aux jeux sanglants des dictatures latino-américaines,

Ce roman est à l’image de ce jeu littéraire inventé par les surréalistes vers 1925. Chaque participant écrit à tour de rôle une partie d’une phrase dans un ordre logique, mais sans savoir ce que le précédent a écrit. La première phrase qui résulta de ce jeu, et qui depuis est devenu culte, fut : le cadavre exquis boira le vin nouveau.

De même, La peine Capitale, à multiples entrées et tiroirs, mêle inextricablement et remarquablement politique de la terreur,  Coupe du Monde argentine, émois sentimentaux, et spécialités culinaires, le tout arrosé de PISCO SOUR  ( boisson nationale péruvienne).

Nous avons déjà signalé que le récit est calqué sur le rythme de la Coupe du monde, qui permet de jouer sur le décalage entre différents niveaux de réalités.

Sur nos cadavres, ils dansent le tango, pourrait-on écrire, en reprenant le titre du roman de Maurice Gouiran, qui raconte également une enquête policière dans l’Argentine du sanglant Videla.

Le pays est dirigé d’une main de fer par Jorge Rafael Videla, qui a reversé deux ans plus tôt le régime d’Isabel Peron , et a installé le pays dans une «  lutte contre les subversifs » permanente. Cette dictature militaire ne prendra fin qu’en 1983, à la faveur de l’affaiblissement du régime suite à sa défaite face au Royaume-Uni dans la guerre des Malouines.

Les historiens évaluent à 30 000 le nombre total de disparus.

CONDOR est le nom de code donné à l’opération d’élimination d’opposants politiques et qui s’étend sur plusieurs pays d’Amérique latine.

« La mission de Condor est de collaborer dans la lutte contre la subversion. Les terroristes se déplacent constamment pour échapper aux autorités. De l’Argentine au Chili. Du Chili au Pérou. Du Pérou à la Bolivie. L’opération Condor et un filet sans échappatoire ».

A deux pas du stade Monumental, dans les sous-sols de l’ESMA ( l’école supérieure de la mécanique marine), on torture et on tue.

Les atrocités commises par la dictature, les disparus, les folles de la place de Mai,  les appels au boycott, n’ont en rien empêché le chef de la junte militaire de remettre la Coupe du Monde au capitaine de l’équipe d’Argentine, Daniel Passarella «  El Pistolero », et de permettre à l’Argentine de remporter sa première coupe du monde de football.

Rome est tout entière aux jeux du cirque, se lamentait Juvénal dans sa XI ème satire.

En retranscrivant fidèlement les commentaires des journalistes, les actions et les buts, ainsi que les hurlements de joie à chaque but péruvien qui couvrent bien des crimes, Santiago Rocagliolo installe une inquiétante dualité paradoxale.

Nous sommes propulsés dans une époque marquée par les tortures, les pressions, les massacres collectifs, et même les vols de bébés, (matérialisés dès le premier chapitre). Mais de même que les jeux du cirque déchaînèrent les passions les plus folles et donnèrent lieu à de terribles violences,  nous plongeons tout autant, et c’est là une des forces redoutables de l’écrivain péruvien, dans un football interplanétaire qui agit comme un inexorable rouleau compresseur, défiant toute tentative de critique et d’opposition. Le devoir de mémoire auquel se livre Roncagliolo paraît sans cesse brouillé par la liesse et la ferveur populaires de cette compétition hors-normes. Pierre de Coubertin , dans Notes sur le sport, remarquait de façon prémonitoire qu’«  un seul sport n’a connu ni arrêts, ni reculs : le football. A quoi cela peut-il tenir, sinon à la valeur intrinsèque du jeu lui-même, aux émotions qu’il procure, à l’intérêt qu’il présente ? ».

Et 97 Land du 24 septembre 2016 à la rubrique Divers, ne nous apprenait-il pas que «  Les guerriers caraïbes jouaient au football en Martinique  » ? Avec une pelote faite de résines et de feuilles, les participants y jouaient des hanches, du torse, des cuisses, de la tête, le but étant de garder la balle en l’air. Ce jeu précolombien était appelé batu.

Imaginez qu’ en Martinique, en 1620, * non seulement les règlements, mais aussi l’engagement physique, et la technique des joueurs n’avaient rien à envier à ceux d’une phase finale de coupe du monde de football contemporaine.

«  Ils se mettent trois, contre trois, quatre, contre quatre, jusqu’à neuf ou dix de chaque côté … puis ils changent de place». …On dirait à les voir jouer qu’ils ( se) vont rompre bras et jambes, car ils se jettent et traînent d’une telle promptitude et force, pour pousser, qu’il n’est possible de plus et sont comme inimitables ».

 

Le football est une véritable guerre entre nations déclinée sous des formes différentes 

Le journaliste Jean-Louis Legalery dans la revue Mediapart du 19 juin 2014, nous livre cette réflexion d’Albert CAMUS dans le dernier entretien accordé par l’écrivain au magazine littéraire britannique VENTURE, le 20 décembre 1959, – soit quinze jours avant sa mort- . A la question,  « Quelles sont les leçons morales que vous a fournies le sport , le football en l’occurrence », l’auteur répond « l’obéissance loyale à une règle du jeu définie en commun et acceptée librement ».

Le match de la honte Argentine-Pérou,  6 à 0, est un des nombreux exemples caricaturaux qui contredisent le prix Nobel de littérature, peut-être trop naïf.

Une des clés du roman est constituée par ces matches du Pérou auxquels nous assistons comme si nous étions devant nos écrans. Dans cette seconde phase de poules de la coupe du monde sont opposés le Brésil, l’Argentine, le Pérou et la Pologne.

L’Argentine a accroché le match nul face au monstrueux Brésil, en pourrissant le jeu, sous l’oeil complaisant de l’arbitre hongrois, M. PALOTSI.

Les argentins disputent l’ultime rencontre face au Pérou, le 21 juin 1978, … trois heures après le Brésil-Pologne. Le Brésil à cet instant est qualifié avec deux points d’avance et une différence de buts supérieure ( +5 contre +2). L’Albiceleste ( nom donné à l’équipe d’Argentine ) doit donc gagner par 4 buts d’écart contre le Pérou.

Il convient de rappeler que la génération péruvienne dorée des Chumpitaz, redoutable défenseur, et du brillant CUBILLA, a remporté la Copa America trois ans plus tôt en 1975.

Que penser du gardien de l’Equipe du Pérou, Ramon «  Chumpete » Quiroga, qui fête son anniversaire ce jour-là, est né en Argentine, et n’a été naturalisé péruvien que quelques mois avant le Mondial Argentin ?

Tele OBS du 9 juin 2014 titrait irrévrencieusement : «  Au football, les coups ne sont pas toujours très francs ». Le général Videla aurait accordé un emprunt au régime lui aussi dictatorial du général Bermudez au Pérou, et envoyé près de 14 000 tonnes de grain à son voisin. Il aurait aussi accepté d’accueillir puis de faire disparaître treize opposants péruviens sur son territoire.

 

Mais l’Argentine comptait bien punir également ses voisins latino-américains, et témoigner de sa supériorité. Car la fraternité sud-américaine en matière d’élimination de «  subversifs » ne peut faire taire les animosités détaillées savoureusement et cruellement dans le roman entre argentins et péruviens, que tout paraît devoir opposer, jusqu’aux différences physiques  mises en relief . La blondeur de certains argentins, et des classes sociales supérieures au Pérou est  un signe de reconnaissance des élites, alors que le teint mat est prédominant chez les péruviens. De fait, l’arrogance supposée des Argentins, et leur mépris vis-à-vis des Péruviens, n’est pas une vue de l’esprit, comme en témoigne un anthropologue argentin Alejandro Grimson.   Selon lui, « les Argentins s’imaginent descendre des « bateaux », et être de race blanche. C’est une vue de l’esprit, puisque la moitié d’entre nous est indigéne, et que 4 à 5 % des Argentins ont une ascendance africaine plus ou moins directe » nous dit-il.

« Beaucoup d’Argentins pensent par exemple que les Péruviens sont des voleurs, et que les Boliviens sont réservés ou soumis, ou sales ».

LE STYLE : L’auteur use d’un style fluide et très cinématographique, peut-être dû à sa formation de scénariste. On pourrait même parler de dispositifs optiques de représentation. L’assassin de Joaquin, le porteur du bébé , est aux trousses cette fois-ci en toute fin de roman, de Félix Chacaltana, le héros de l’histoire, dans un parallélisme saisissant et très réussi, à travers le même dédale de rues. La traque s’effectue également pendant la retransmission de la Coupe du monde de football. La construction des phrases s’opère à l’identique, nous revivons littérairement parlant et sur le plan scénique,  la terreur et l’angoisse des deux fuyards.

Toutefois la  posture narrative adoptée se caractérise aussi par une certaine distanciation, ce qui permet à l’écrivain de décrire  avec le même décalage, à la façon d’un entomologiste pratiquant la dissection, le naïf Félix découvrant les prisons et les centres de torture sinistres de Buenos Aires , mais tout autant ses émois amoureux et physiques dans des lieux qui ne s’y prêtent pas forcément,   (en témoignent les pulsions ressenties lorsqu’il dit au revoir à la blonde Susana, dans le cimetière où est enterré son ami).

Dans une remarquable chronique, Image, tonalité et violence de l’histoire, du 25 août 2014, Marie-Luce LIBERGE, reprenant les analyses de Georges-Didi HUBERMAN ( L’oeil de l’histoire,1), soulignait que chez Bertolt Brecht, l’humour, l’ironie, la satire, la dénonciation presque cynique et le second degré sont constitutifs du travail du dramaturge.

Toute la subtilité du travail artistique et théorique de Brecht consiste notamment à rechercher un équilibre formel qui permet l’expression d’une prise de position politique et sa mise à distance à la fois. Le simple didactisme de l’oeuvre se voit évincé pour laisser place à une possibilité de regard polysémique.

Ces remarques s’avèrent pertinentes pour percevoir que dans La Peine Capitale, l’auteur, sous l’humour grinçant, et tout en multipliant les leurres, aspire à nous faire saisir « l’essentialité analytique des situations abordées ».

LES PERSONNAGES :

Le personnage principal Félix Chacaltana SALDIVAR, assistant-archiviste au palais de justice de Lima, doit être le seul habitant du pays à ignorer que l’équipe nationale péruvienne joue en phase finale de Coupe du Monde.

Dans les sous-sols du palais de justice de Lima (allégorie claire de l’insignifiance tant du lieu de travail que de la personne de ce sous-fonctionnaire), Félix doit composer avec son chef de service, désoeuvré, alcoolique et fou de football.

Félix est profondément honnête et patriote. «  Pour faire patienter les visiteurs, on (…) avait déposé un exemplaire du journal officiel, El Peruano, avec son supplément du bulletin officiel de l’Etat. C’était sa lecture favorite. Il passa une heure à parcourir normes et réglements en vigueur. Et même quelques minutes à lire les nouvelles du journal. Tous les articles célébraient les mérites du glorieux gouvernement des Forces armées. Chacaltana appréciait ce journal parce qu’il était positif… ».

Mais Félix est aussi incroyablement tatillon, maniaque, rigoureux. Quand il sera envoyé sur le lieu d’un crime, – tous les autres sont occupés à regarder la Coupe du Monde- il découvre que le cadavre est celui de Joaquin, l’homme assassiné au premier chapitre, et son seul ami. Professeur à la faculté, Joaquin jouait souvent aux échecs avec Felix. Il a rencontré ce dernier alors qu’il faisait des recherches aux archives du Palais de justice.

Il saisira qu’il y un lien entre « l’irrégularité administrative migratoire mineure », document qui a atterri, -il ne sait comment- sur  son bureau, et le crime, quoique son patriotisme et sa foi aveugle en son pays et les autorités officielles, l’ handicaperont quelque temps avant qu’il ne consente  à reconnaître l’inavouable.  Sa bonne foi inébranlable semble « bluffer » un personnage haut-gradé de la hiérarchie militaire qui l’associe à ses recherches.   .

Naïf, ridicule et touchant, il est puceau. Il vit avec sa mère bigote qui l’étouffe, mais il ne songerait guère à se révolter.

« Il était conscient de son manque d’expérience. Il avait été et restait le dernier étudiant vierge de l’université. Il manquait de connaissance sur les désirs des femmes, sauf sur celle qui lui avait donné le jour, laquelle n’avait pas de désirs».

Cécilia est sa fiancée, quoique la mutine jeune femme, jupe courte et regard décidé, commence à trouver le temps long, face au manque d’initiative de Félix. Elle lui met la pression. Il faut qu’il la surprenne. Les relations de la jeune femme avec la mère de Félix, exécrables au début, prendront une tournure bien différente, quand la vieille dame s’entichera du père de Joaquin,  et paraîtra décidée à pousser Chacaltana dans les bras de Cécilia devenue soudain un bon prétexte.

Mais ses démêlés sentimentaux avec Cécilia ne l’empêchent pas – la chair étant faible -, de rêver à Susana ARANDA, cette superbe blonde, inaccessible et si proche à la fois. Il songerait- dans ses rêves les plus fous-  à une possible romance, d’autant plus excitante qu’elle n’est autre que la femme du haut gradé et l’ancienne amante éplorée de Joaquin. Elle a accepté d’embrasser fougueusement Félix sur la bouche, à sa demande, car il voulait éveiller la jalousie de Cécilia qui prenait ses distances avec lui.

Ce Joaquin qui jouait un jeu dangereux, également. Et que penser du père de ce dernier, ancien  de la Guerre d’Espagne ? Est-il celui qu’il prétend être ?

Mais connaissons-nous vraiment les « lois du jeu », cet ensemble de règles étudiées de manière quasi-mystique par les spécialistes de football, et les afficionados ?

La Terre est ronde comme un ballon, soit. Mais le football n’ incarne-t-il pas aussi l’inhumanité d’un monde reniant ses idéaux et sacrifiant à ses veaux d’or, regardant  magnétisée le ballon qui rebondit ? Et Buuuuut.. !

 

Daniel C.

 

* Buteurs : Kempes ( 21e-49e) ; Tarentelli ( 43e) ; Luque ( 50e-72e) ; Housemann (67e)

* Jean-Pierre Moreau est le découvreur de ce manuscrit exceptionnel qui dormait de puis trois siècles à la Bibliothèque de Carpentras, et qui relate le récit de l’un des naufragés, victimes d’une fortune de mer, à l’approche de la Martinique, et sa narration des us et coutumes des Caraïbes, soit plus de 70 ans avant le Père Labat ! ( collection Payot), précise 97 LAND.

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