Société

Face aux gilets jaunes, la résignation des banlieues

Rachel Donadio est la correspondante européenne de The Atlantic. Avec cet article, elle revient sur l’insuccès des doléances des habitants des banlieues après les émeutes de 2005 et les oppose aux revendications des gilets jaunes.

En 2005, trois semaines d’émeutes éclataient dans les banlieues parisiennes, déclenchées par la mort de deux adolescents tentant d’échapper à la police. Les manifestants incendiaient des milliers de voitures et pillaient des commerces. La colère de cette population largement démunie et composée d’immigrés avait longtemps été ignorée par l’État. Pour apaiser les émeutes, le président Jacques Chirac, avait déclaré l’état d’urgence.

Depuis trois mois désormais, les gilets jaunes organisent des manifestations hebdomadaires le samedi dans toute la France entraînant des violences – bris de vitrine, voitures incendiées, dommages à l’Arc de Triomphe, tags antisémites. Une simple protestation contre la hausse de la taxe sur les carburants est devenue une crise de la démocratie, qui a poussé le président Emmanuel Macron à de nombreuses concessions et au lancement du débat national.

Alors que les manifestations gilets jaunes se poursuivent, un élément a été largement absent des manifestations et du débat : les banlieues dans une continuité du Brexit au Royaume-Uni et de l’élection de Trump aux USA. Une fois de plus, on peut y voir un enchevêtrement de divisions : les urbains contre les ruraux; les blancs versus les minorités; les nantis contre les plus démunis; les protestations de certains prises en compte par rapport à celles perçues comme une menace pour l’ordre public.

Les gilets jaunes sont en réalité un mouvement de la petite classe moyenne craignant de dégringoler au bas de l’échelle sociale. Les manifestations à l’origine rurales ont bénéficié du soutien des urbains. Il est difficile de qualifier ces participants comme la «classe ouvrière blanche», mais il est évident que les banlieues – qui comptent une population nombreuse de plusieurs générations en provenance de toute l’Afrique – ne sont guère présentes. Et ce même si les gens des banlieues connaissent la majorité des problèmes soulevés par les gilets jaunes, ils ne se sont guère représentés dans le mouvement.

Mounir Nordine, qui dirige une association pour les jeunes défavorisés de Grigny, banlieue défavorisée, interrogé sur les gilets jaunes, déclare les soutenir dans l’esprit, mais pas dans la pratique. «Les gilets jaunes focalisent l’attention sur ce que nous vivons depuis longtemps», dit-il soulignant la baisse du pouvoir d’achat ainsi que les brutalités policières, un problème majeur depuis le début des manifestations.

Nordine et les autres ne participent aux manifestations du samedi, souvent marquées par la violence. « Si nous faisions cela, nous serions immédiatement stigmatisés et les gens diraient : » Le mouvement des gilets jaunes va se transformer en guérilla parce que vous aurez les jeunes de banlieue qui vont tout casser « . On devine sa frustation partagée par les siens : si vous êtes de la France profonde – la France rurale, la France en grande partie blanche – les manifestations ouvrent à un débat national; Si vous venez des banlieues – et très probablement d’origine immigrée – et descendez dans la rue, les manifestations sont considérées comme des menaces à l’ordre public.

Farid Bouchelouche, membre actif d’une association de locataires à Savigny-sur-Orge, dans la banlieue sud de Paris, partage le même sentiment. Quand les gilets jaunes descendent dans la rue, « la manifestation est un droit démocratique ». Mais si les jeunes des banlieues protestent, «c’est vu comme du vandalisme; de la désobéissance civile. « 

Le mouvement gilet jaune a commencé par une protestation contre une hausse des taxes sur le diesel. Il s’est développé aux carrefours giratoires – et en ligne – parmi les habitants des zones rurales et semi-rurales de France, les villes se sentant abandonnées par l’État en raison d’écoles, d’hôpitaux, de bureaux de poste et d’autres services sociaux en service réduit. Des sondages ont montré que ses partisans avaient des affinités importantes avec le Rassemblement national de Marine Le Pen. ( le soutien suivant va à la France Insoumise).

Les banlieues sont confrontées aux mêmes problèmes de chômage et de pouvoir d’achat. Au fil des décennies, elles sont également devenues pour les personnes de couleur un conglomérat de difficultés liées à la paupérité, au manque d’ambition éducative, à l’immobilité sociale et même au radicalisme islamique. Ces questions couvent depuis des années, sans l’attention médiatique suscitée par les gilets jaunes. En décembre, une habitante de Chanteloup-les-Vignes, dans les Yvelines, identifiée sous le nom de Yasmine F., écrivait un article sur son blog expliquant pourquoi elle ne participait pas aux manifestations. «Avoir du mal à payer l’essence, c’est déjà pouvoir payer une voiture, avoir un travail et des diplômes, et pour obtenir des diplômes et un travail, il faut pouvoir bénéficier d’une meilleure éducation et ne pas être constamment victime du racisme, de la discrimination et du mépris des classes supérieures », a-t-elle écrit. «Pour moi, toutes ces luttes viennent avant celle sur la hausse des prix de l’essence.»

Il y a aussi un sentiment de résignation dans les banlieues. De nombreux banlieusards estiment que les gouvernements successifs ont tourné le dos à leurs problèmes et trouvent ironique que lorsqu’un nombre beaucoup plus réduit de manifestants revêtent leur gilet jaune et se tiennent à des giratoires pour protester, «le monde entier les écoute», confie Nordine. «Quand en 2005 les banlieues ont brûlé, tout le monde envisageait le chaos total. Les gens disaient : «Ils n’aiment pas la France.» Mais en réalité, nous aimons la France. Nous sommes français. Les gens, en fait, se foutent complètement de nous. C’est un sentiment de rage qui prévaut.  »

Des élus des banlieues s’inquiètent d’etre inaudibles et se demandent : Pourquoi devrions-nous nous impliquer maintenant ? Catherine Arenou, maire de Chanteloup-les-Vignes, confievavoir été stupéfîée par le débat national initié par Macron, après que son gouvernement eut rejeté une série de propositions en faveur des banlieues  présentées par un comité nommé par le gouvernement l’été dernier. Le plan Borloo recommandait un investissement de 2 milliards d’euros (2,25 milliards de dollars) dans l’éducation, les transports en commun, l’initiation à l’informatique et des initiatives visant à aider les femmes à devenir plus indépendantes sur le plan économique. « Nous avons passé six mois à formuler des recommandations », a déclaré Arenou, « et il (Macron) les a toutes jetées à la poubelle. »

C’est la raison pour laquelle sa ville n’a pas organisé de débat, Macron ennuyant les citoyens à en croire les commentaires sur les forums en ligne. Selon Arenou, cela aggraverait la situation si Macron venait et n’écoutait pas les propositions formulées. Mais il s’est tout de même rendu dans d’autres banlieues.

Arenou s’inquiéte d’une confrontation entre problèmes ruraux et urbains, alors qu’ils sont majoritairement similaires. «Nous sommes dans une période trouble». « On tente d’opposer différentes misères, comme si la pauvreté des villes et celle des campagnes étaient contradictoires. »
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