Littérature

Ernest Pepin : « Les deux mémoires, juive et antillaise, sont marquées du sceau de la souffrance »

Né au Lamentin en Guadeloupe, Ernest Pépin a fait ses études de lettres modernes à l’université de Bordeaux. Enseignant, il publie son premier recueil de poésie « Au verso du silence » en 1984. Six ans plus tard, paraît « L’homme au bâton » roman tragi-comique. En 2006, « L’envers du décor » détruit le cliché d’une Guadeloupe de carte postale. Après « Le griot de la peinture », une plongée onirique dans l’œuvre du peintre Basquiat, génie rebelle des années 80, Ernest Pepin nous propose une nouvelle œuvre, « La Souvenance » chez Caraibeditions sur la vie et les écritures croisées de Simone et André Schwarz-Bart.

L’auteur apporte une respiration qui enracine le texte dans sa Guadeloupe natale tout en l’ouvrant sur le merveilleux. Comme s’il donnait à voir, par différentes fenêtres, la complexité des deux destins emmêlés sur une route commune. Un roman rempli d’émotion, surprenant par sa poésie, dont la beauté accompagne l’humanisme de Simone et d’André Schwarz-Bart.

97Land : Quelle est la métaphore du titre de votre roman « La Souvenance » dans l’histoire du narrateur ?

« La Souvenance » est d’abord le nom de la maison Schwarz-Bart, classée comme maison des illustres par le ministère de la culture. Compte tenu de la matière de mon roman, le titre m’a semblé approprié parce qu’il évoque la notion de souvenirs, l’évocation d’une vie personnelle et littéraire. Cela sonne avec résonance.

97L : Quel parallèle avec le témoignage de Simone Schwarz-Bart dans « Nous n’avons pas vu passer les jours » ?

Je n’étais pas informé de la parution de « Nous n’avons pas vu passer les jours », lorsque j’ai écrit « La Souvenance ». Les deux livres sont sortis presque en même temps au grand regret de mon éditeur. C’est Simone qui m’a rassuré en m’expliquant l’aspect complémentaire des deux œuvres. L’un renvoie à l’autre et réciproquement. Après avoir lu le texte signé par Simone Schwarz-Bart et Yann Plougastel, j’en ai été convaincu. Les éclairages sont différents mais ils se font écho !

97L : Vous décrivez l’itinéraire de deux êtres que tout oppose : leurs héritages historique et culturel, la langue…

J’ai toujours été fasciné par la vie et l’œuvre des Schwarz-Bart. Je les ai fréquentés de près lorsque l’occasion m’en était donnée. Je n’avais jamais vu une telle réussite conjugale et littéraire et j’en étais émerveillé. Il faut avouer qu’il y a de quoi ! Contrairement à ce que vous dîtes, tout ne les oppose pas. Ils viennent de loin certes, mais ils avaient en commun l’expérience de la souffrance historique des peuples. Ils l’ont convertie en alchimie et ce fut leur ciment.

André, avec l’acuité que seul donne l’amour, a su révéler à Simone les profondeurs cachées du peuple guadeloupéen et celle de l’âme noire et en retour Simone a été la lumière surgie du désastre des civilisations. Par sa sensibilité, par sa gentillesse, par ses questionnements, elle lui apportait l’enchantement ! Il y avait aussi, de ci de là, quelques malentendus, j’ai voulu rendre à André et Simone, l’hommage sincère qu’ils méritaient largement !

97L : Souffle, rythme, odeur, couleur et le verbe se fait chair dans l’ode poétique du roman…

Vous parlez d’ode poétique et je vous en remercie car ce roman est une poétique. C’est-à-dire, la re-construction d’un mystère qui plonge ses racines dans la religion, dans la terre, dans la culture et dans l’histoire. C’est le roman du connaître et du sentir. La mort vit, l’indicible parle et dé-parle.

97L :  Quelle est l’historiographie de La shoah et l’histoire de l’esclavage ?

C’est une question qu’il faut réserver à des spécialistes. Moi je n’en ai que l’intuition. Selon moi ces deux mémoires, juive et antillaise, sont marquées du sceau de la souffrance et de la nécessité urgente d’un monde à refonder. André et Simone sont pour moi l’allégorie d’une Alliance refondatrice. Une de celle qui interroge l’humanité. Celle qui voit par en-dessous et par en-dessus.

97L : Dans quelle alchimie invitez-vous le lecteur à être témoin de leur récit biographique ?

J’ai estimé qu’André n’avait pas été vengé de ses déconvenues. Plonger dans sa vie, c’était aussi redécouvrir celle de Simone et parcourir leurs œuvres extraordinaires. Et en même temps réveiller une poétique et un humanisme.

97L : Que doit la Guadeloupe à ce couple d’écrivains mythiques ?

La Guadeloupe est au cœur de leur traversée légendaire, elle en est le moteur intime. Ce n’est pas seulement un univers, c’est une créolité. Un métissage multidimensionnel. Ce roman est un hommage à la Guadeloupe tout entière, à sa culture, à son peuple, à son histoire. A tout ce que ces écrivains ont révélé. Télumée, la Mulâtresse Solitude, Ti-Jean l’Horizon etc. Y compris les romans posthumes. Ils ont habité la légende et nous ont redonné notre fierté. Nous ne sommes plus des pelures d’oignon mais des êtres humains et historiques à part entière. C’est tout cela que j’ai voulu évoquer.

Je crois qu’André était curieux de tout. On retrouve dans « La Mulâtresse Solitude » les échos de leur passage au Sénégal. C’est le signe qu’il n’était pas banal. De surcroît, ils sont allés en Martinique, en Guyane et ils ont vécu en Guadeloupe. Tout cela n’est pas innocent. André voulait conjoindre l’histoire des juifs et celle de l’esclavage des nègres. Loin des concurrences mémorielles, il y a non pas des batailles mais des similitudes salutaires à prendre en considération. Il y aussi la question du Mal. Comment comprendre le Mal ? De la Bible à Karl Marx, la question se pose de manière déroutante. Et nous la posons inlassablement.

Pour moi André Schwarz-Bart a lavé l’humanité de sa honte et a redressé l’arbre tombé des Noirs avec La Mulâtresse Solitude. C’est incontestablement un résistant et c’est surtout un humaniste au sens le plus noble du terme. C’est enfin un Juste !

97L : Quelle relation partagez-vous avec la mer ?

Le secret c’est que nous sommes tous les filles et les fils de la mer. Elle est notre berceau, notre géhenne, notre dérive et notre ancrage. Nous rebondissons d’île en île et nous nous recréons. Que force extraordinaire ont eu nos ancêtres, ces migrants aux mains nues, pour reconstruire, rebâtir, un imaginaire à partir des traces, des miettes, des bribes ! En ce sens nous sommes l’étincelle souffrante de l’aventure humaine et c’est cela qui nous relie aux juifs et aux autres. La mer ne nous a jamais séparés de l’Afrique même si elle nous a enracinés aux Caraïbes. En cela nous sommes des bourgeons, des surgeons, des rejetons ! Des pousses imprévisibles !

97L : « Pluie et vent sur Télumée Miracle » de Simone Schwarz-Bart est considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature caribéenne.

J’ai toujours admiré « Pluie et vent sur Télumée Miracle » parce que Simone a su montrer les ressorts exceptionnels d’une humanité trop méconnue. En outre, elle préfigure ce qui allait devenir le courant littéraire de la créolité. Ce pourquoi, je la remercie. Son roman est créole profondément créole. Il sonne avec une justesse incomparable.

97L : Que retenir dans la genèse du roman André & Simone pour la nouvelle génération en quête d’identité ?

Ce qui est important c’est le miracle d’une écriture, la générosité du propos, l’engagement sans faille de ces deux auteurs, la condition humaine revisitée et ennoblie.

97L : Vous avez rencontré Cheikh Anta Diop. Comment expliquez-vous que 30 ans plus tard ses ouvrages continuent d’influencer les pensées des diasporas ?

Je ne l’ai pas seulement rencontré. Je l’ai invité en Guadeloupe où j’ai eu le bonheur de voir une jeunesse enthousiasmée crier « Nous sommes des Egyptiens ». Il est des pensées impérissables, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, et tant d’autres nous ont montré la voie ! Il est normal que les diasporas soient influencées. Notre salut collectif en dépend.

97L : Vous avez écrit un poème pour George FLOYD.

Quand j’ai vu cette photo horrible d’un Georges Floyd étouffé par un policier j’ai été blessé dans ma chair. Je n’ai pas crié, j’ai écrit ce poème. C’était pour moi un minimum. Je ne sais pas si les américains l’ont lu mais je le souhaite vivement. Le racisme est imbécile, toute discrimination est cruelle. L’histoire des noirs est connue, c’est un long chapelet d’injustices. Le but n’est pas de changer l’Amérique mais de changer l’humanité. J’espère qu’on y arrivera.

97L : Pour conclure, quels sont vos projets ?

A mon âge, on a peu de projets ! J’aimerais voir la jeunesse de mon pays y compris sa diaspora s’emparer de mon œuvre, la déclamer, en faire des films, des opéras, du théâtre. C’est ce à quoi j’aspire avec votre permission.

 

Propos recueillis par de la journaliste
Wanda NICOT

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1 Comment

  1. juin 29, 2020 at 17:25 — Répondre

    Merci de m’expliquer en quoi consiste la mémoire de souffrance antillaise. Cela me permettra de vous répondre, étant juif croyant et pratiquant pour vous répondre.

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