Littérature

Emmelyne OCTAVIE : Écrire un texte et découvrir les formes et couleurs qu’il suscite sous les crayons d’un autre artiste, c’est juste magique !

Emmelyne OCTAVIE est une Auteure-Interprète-Poétique guyanaise née à Cayenne. Titulaire d’un master en lettres modernes et en arts du spectacle, elle publie à 19 ans son premier livre « Masque noir sur face blanche » puis en 2007 « Sourire aux lèvres et larmes aux yeux », un recueil de nouvelles et de poèmes. En 2014, elle publie son troisième ouvrage « Que ne sombre ma jeunesse’’.

Emmelyne lie l’acte d’écrire à la scène. En 2016, elle signe sa première grande création : « Battements de Mots », un spectacle poétique dans lequel elle partage la scène avec son guitariste, Thierry Salomon. Elle a également sorti 2 singles, « Cogne » plaidoyer contre la violence faite aux femmes puis « Papa Maman ». Son dernier recueil édité en juin 2018, »Comme un clou dans le cœur » a été sélectionné pour le prix Carbet des lycéens 2019.

97Land : Le 10 juin 2020, Journée Nationale de l’abolition de l’esclavage en Guyane, vous avez déclamé un texte puissant…

Tout ce qu’on nous a violé ! C’est le titre du texte que j’ai déclamé lors de la carte blanche de Christiane Taubira pour la clôture du mois de la commémoration des abolitions de l’esclavage. Un texte qui passe par les corps meurtris et dépossédés. Les terres et cultures violées. Les croyances violées. Les peurs injectées. Accompagnée par mon guitariste, Thierry Salomon, j’ai fait le choix de scander les parties intimes de ces corps. Des corps qui aujourd’hui encore souffrent mais qui se sont redressés !

97L : Votre texte ‘Mère Prison’ a été sélectionné par un comité de lecture des lycéens d’Ile de France et la Réunion. Quel est le fil conducteur de la pièce ?

Mère Prison est une pièce sur l’enfermement qui retrace le calvaire d’une maman prisonnière de ses fils incarcérés. Deux fois par semaine, elle attrape le bus et son courage, attache ce dernier à ses reins et se rend au parloir. Le mardi, pour son premier fils. Le jeudi, pour le cadet. Le troisième fils l’attend sagement à la maison. Il a oublié de grandir. Ils attendent tout d’elle. De cette mère qu’ils accablent de reproches. Il faut bien un autre coupable que soi quand on est en prison. Il faut bien quelqu’un sur qui crier sa rage. Un exutoire. Elle aura ce rôle vertige. À pleurer. À vomir.

Je suis très heureuse que les lycéens aient décidé de primer mon texte. Je bénéficierai l’an prochain d’une résidence d’écriture au Théâtre La Ferme Godier pour finaliser cette pièce qui sera publiée chez Lansman éditeur. Une rencontre virtuelle est prévue avec une classe de première qui a eu un gros coup de cœur pour Mère Prison. J’ai hâte de pouvoir échanger avec ces élèves. Leurs retours seront très importants pour moi, pour la suite.

97L : Durant le confinement vous avez produit différentes écrits publiés sur les réseaux sociaux. L’auteur Samuel Figuiere, a extrait de vos textes une BD…

J’ai écrit en effet des billets d’humeur « Confinée dans la tête de… » que je postais chaque soir à 20h sur mon Facebook. Il y en a eu quarante précisément. Au départ, Samuel Figuière a dessiné l’illustration de ce rendez-vous, puis il m’a proposé une première adaptation en BD, que j’ai trouvée très réussie. Le travail a donc continué. Je suis très sensible à la fusion des arts. Au partage. Au talent. Écrire un texte et découvrir les formes et couleurs qu’il suscite sous les crayons d’un autre artiste, c’est juste magique ! J’espère pouvoir collaborer dans un futur, qu’il soit proche ou lointain, avec Samuel sur des projets hors confinement !

97L : L’oiseau en cage s’inspire de l’école des femmes de Molière. Comment votre écriture peut emmener des jeunes à découvrir la langue de Molière ?

C’est à l’issue d’une résidence d’écriture en Pologne qu’est né L’oiseau en cage. Ce projet mené par Drameducation avait pour but de rendre accessible les pièces de Molière à des jeunes qui apprennent le français en pratiquant le théâtre. Je me suis posée une question toute bête, à savoir, si Molière était vivant aujourd’hui, sur quoi aurait-il écrit ou pas ? De quoi se serait-il moqué ? J’ai donc adapté cette pièce du 17ème siècle en y incluant, les réseaux sociaux, Netfilx mais en gardant la poésie de la langue et l’allégorie de l’oiseau en cage. Cette pièce a été lue par la troupe de la Comédie Française et a également été diffusée sur RFI.

97L : Comment expliquez-vous votre élan solidaire pour aider les jeunes en prison ?

J’ai eu l’occasion d’animer des ateliers d’écriture et de déclamation en milieu carcéral en Guyane. Aussi bien dans le quartier des hommes que celui des femmes et des mineurs. Ces moments étaient leur fenêtre vers l’extérieur. Un moment très attendu, aussi bien pour eux que pour moi. Poser des mots sur une feuille quand on est enfermé est libérateur. Ce sont peut-être ces rencontres avec ces hommes, ces femmes, ces jeunes, qui m’ont inconsciemment poussée à écrire Mère prison, deux ans après. Peu importe ce qui les a conduits là, j’étais face, avant tout, à des hommes, des femmes, et des jeunes encore enfants.

Rentrer en prison, que ce soit pour un méfait, un forfait, une visite, ou une intervention est une épreuve en soi. On y rentre bizarrement, on en sort bouleversé. Cela a été mon cas. Je prenais une grande respiration avant de franchir la première porte et quand je repartais, l’idée que des femmes et des hommes soient enfermés alors que je m’apprêtais à regagner ma voiture, ma vie, mes amis, mon appartement, ma liberté… Je me sentais mourir mille fois ! La prison abîme. C’est une leçon. Une porte qui nous sépare de tout et qui pend au nez de tous. Je n’en dirai pas plus !

97L : Vous avez créé, un collectif de citoyens, et un clip intitulé ‘’Hein’qu’tudisais’’ afin de sensibiliser les jeunes au sujet de la mort.

L’année dernière, face au nombre de décès liés aux accidents de la route en Guyane, j’ai décidé d’écrire un texte mis en voix pour prévenir et sensibiliser TOUT LE MONDE sur les conduites à risque. L’erreur est, et serait de croire que seuls les jeunes sont concernés ou responsables de la violence routière. Je suis ensuite passée du texte à l’image pour toucher un public plus large en réalisant une vidéo de sensibilisation qui interpelle sur ces comportements à risque liés aux excès qu’ils soient d’alcool ou de vitesse sur nos routes.

On connaît tous des morts partis beaucoup trop tôt. Ces vivants que rien n’effraye jusqu’au jour où… Les deux bras cassés, on se retrouve à allumer d’inconsolables bougies en leur mémoire parce qu’on n’a pas su leur dire FREINE !

97L : Votre texte « Pays à 2 routes’ » peut-il aussi s’approprier à l’exil, aux réfugiés, qui recherchent un autre eldorado ?

Chacun est libre de s’approprier ce texte selon ce qu’il vit. Dans Pays à 2 routes, j’écris et dis une chose très simple parmi tant d’autres :
Je viens d’un pays
Bien plus loin que là-bas
Où bizarrement quand on l’aime
Bizarrement on s’en va
C’est une réalité d’exil.

Quitter un pays que l’on aime parce que plus rien ne nous y attend ou parce qu’on risque sa vie.

97L : Artiste engagée contre les violences faites aux femmes dans le clip ‘’Cogne’’, que clamez-vous à toutes les mères et femmes du monde ?

Ce titre, ce texte, ce clip « COGNE » je le déclame avant tout, pour ces hommes qui commettent ces actes inqualifiables. Comment ont-ils pu passer de gentils petits garçons qui fredonnaient : « Maman, faut pas taper les filles même pas avec une fleur » à …. Monstres ! Ce texte met en avant la récidive de cet acte impardonnable jusqu’à l’irréparable. Ce sont encore des corps, des corps de femmes qui sont maltraités.

97L : Vos hobbies et vos auteurs préférés ?

J’aime faire du vélo de façon contemplative. J’aime les salles de spectacle, le théâtre, les cinémas. J’aime écouter soixante-dix fois par jour les musiques qui me touchent. Et mon passe-temps favori c’est d’être attachement chiante avec les personnes que j’aime. Les auteurs qui comptent pour moi sont nombreux et vivent dans des genres et siècles différents : Aimé Césaire, Dany Lafferière, Dieudonné Niangiuna, Sarah Kane, Jean Racine, Christiane Taubira, Blaise Cendrars, Samuel Benchetrit pour ne citer qu’eux.

97L : Après la mort de George FLOYD, faut-il réécrire l’histoire des noirs, du racisme ?

Réécrire ? L’histoire des noirs s’écrit tous les jours à la lumière du passé, la colère du présent et l’audace du futur ! Notre histoire est une lutte au quotidien.

 

Propos recueillis par la journaliste
Wanda NICOT

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