Littérature

DEUX PRINCESSES EN HAITI

Une princesse, timide et complexée, vit seule avec sa mère. Elle est cachée derrière sa fenêtre. C’est alors qu’une rencontre inattendue vient bouleverser son existence. Elle découvre qu’elle est l’unique héritière d’un Royaume fabuleux.

Une port-au-princière *, prophétesse de surcroît, et répondant au doux prénom d’Emmelie est à l’origine de cette stupéfiante nouvelle. Mais la princesse est-elle prête à assumer de telles responsabilités ?

Non, ce n’est pas un remake de   « PRINCESSE MALGRE ELLE », le film américain de Garry Marshall, adapté du roman best-seller de Meg CABOT, Journal d’une princesse, délicieuse suite romantique à destination des plus jeunes.

Florence MOUTOU présentait pour l’ASCODELA, le 3 février 2017, Le bout du monde est une fenêtre (Editions Mémoire d’encrier 207 pages) d’ Emmelie Prophète, paru en 2015. Enthousiaste, elle nous a livré ses clefs pour décrypter ce subtil roman composé de 39 courts chapitres. Mille remerciements Florence pour nous avoir fait partager ton coup de cœur de notre année littéraire 2016-2017 !

emmelie

Emmelie Prophète est née à Port-au-Prince le 15 juin 1971 où elle fait des études de droit et de lettres modernes. Elle a suivi des cours de communication à Jackson State University dans le Mississipi, USA. Elle a obtenu le prix littéraire des Caraïbes pour Le Testament des solitudes en 2009 ( paru en 2007). Depuis 2014, elle est directrice générale de la Bibliothèque Nationale d’Haïti.

Le procédé narratif

Se superposant à l’histoire, «une voix off» intervient tout au long du roman. Ce narrateur omniscient semble guider les deux personnages principaux. Il est partie prenante de l’histoire. Pour éviter que ces digressions n’apparaissent comme des considérations philosophiques et sociologiques à l’emporte-pièce plaquées sur la fiction littéraire proprement dite, la romancière a choisi un mode d’expression dépouillé, quasi-rudimentaire.

Il est vrai qu’avec les thèmes abordés, (le silence, la solitude, le manque, l’absence de communication), les canons littéraires traditionnels éclatent et requièrent de nouvelles techniques narratives.

La sobriété stylistique, couplée à l’argumentaire sociologique, nous conduit au plus près du ressenti des personnages, voguant entre une perception aiguë de leurs fêlures intimes et les prémisses de la folie.

A mi-distance de la misère et du soleil

Les premiers mots du roman sont trompeurs. Nous faisons quelques pas sur le sable. C’est un village qui porte un prénom féminin, Suzanne, au bord de l’océan. La mer gronde, « La mer, belle, furieuse, bavarde ». On ne s’entend pas parler ou on parle de moins en moins. Ces détails initiaux prendront toute leur importance dans la suite du roman.

Les enfants sont maîtres de l’océan.

Mais ce décor de cinéma suggéré , ( cela sent le sable chaud, l’implacable soleil), où plane toutefois une certaine inquiétude, fait place aussitôt à la misère, à la faim, à l’appel de l’ailleurs.

Emmelie PROPHETE opère un travelling -déplacement de la caméra durant la prise de vue- qui amène à un changement du point de vue physique.

S’offrent à notre vision désormais des hommes sans âge, -le ventre tellement plissé qu’on aurait juré qu’ils étaient dépourvus de viscères-, des enfants qui sont presque tous de la même taille, maigres et qui circulent nus, des maisons crochues, une route principale, mélange de sables et de flaques.

Les créatures faméliques portent des coutelas maculés de boue, revenant d’un combat inégal avec la terre.

Nous avons maintenant en gros plan les personnages de ce premier chapitre.

Voisin ANNONCE est une espèce de guetteur, nous dit Florence. Il sait lire. Il écoute la radio. Il est à l’affût des nouvelles du monde.

Samuel, le personnage principal, n’a pas encore huit ans, et vit dans la bicoque la plus délabrée. C’est lui qui s’occupe de sa grand-mère Vérila, malade et alitée. Sa mère a disparu depuis longtemps, l’abandonnant à la vieille dame.

Il est un peu autiste, en tout cas semble coupé du monde. Il ne se plaint pas, ne sourit pas, refuse les marques d’affection.

Pasteur Edgard, et sœur Edgard, représentants du CIEL, dans ce village abandonné ( même de Dieu ?) prêchent la parole divine, sûrs de leur bon droit et de l’assistance qu’ils peuvent apporter à tous ces démunis. L’église est le seul bâtiment en béton. Mais qui est Dieu et qui est Diable ?

« L’église était peinte en marron et jaune pâle. Le pasteur était intraitable avec ses fidèles qu’il exhortait à ne pas fumer ni boire d’alcool, à se marier, à ne pas laisser Suzanne, à rejeter tout ce qui ne rapprochait pas de Dieu, à détruire les oratoires qu’ils cachaient chez eux, à renoncer aux cérémonies vaudou, en somme à ne rien faire ».

Soeur Edgard, la femme blanche du pasteur, a essayé une fois de prendre Samuel dans ses bras, mais cela s’était si mal terminé qu’elle n’avait jamais osé recommencer.

« Elle voulait selon lui le manger, elle ressemblait aux diables que Voisin Annonce décrivait dans les contes ».

Il quittera son village pour la ville proche, Bondeau, quand sa grand-mère mourra. Il n’a plus aucun lien avec le village. Il est pieds nus. Il porte une chemise trop grande qui flotte sur lui, un pantalon trop large, offerts par Voisin Annonce.

« Le petit marchait décidé comme s’il se rendait à un rendez-vous précis ».

En quête d’un avenir meilleur, Samuel rencontre sur sa route de bons samaritains

Ce départ est conforme à celui de Ti-Jean, le héros des contes antillais, quand il part affronter le monde et le diable. Dans Contes et Légendes d’Haïti collection Fernand Nathan, la naissance de Ti-Jean nous est narrée de la façon suivante. Après sa naissance, il se dressa sur ses pieds, s’arma d’un fusil, et dit à sa mère :

Je ne veux pas rester dans tes jupes ainsi qu’une petite fille. Je veux gagner ma vie comme un homme. Sers-moi un bon plat et donne-moi des habits propres. Ti-Jean prit congé d’elle et s’éloigna d’un pas ferme et résolu.

Le départ et le voyage jouent un rôle considérable dans les contes où intervient TI-JEAN. C’est en fuyant le lieu où il a souffert que le héros se dégage à la fois de la misère et de l’enfance. A la fois lui-même et un autre, il se relève et continue sa quête, nous informent les spécialistes des contes créoles.

Samuel, à l’instar de Ti-Jean, a sauté le cap de l’enfance. Il n’a d’ailleurs pas eu le choix, car il n’aurait pu recevoir d’aide que des pasteurs. Mais le petit Samuel, s’était détourné instinctivement des messages divins frelatés, au grand soulagement d’Annonce.

Il sera épaulé par de bons samaritains.

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Le tout premier que nous avons déjà mentionné est le voisin Annonce. C’est lui qui l’extirpe des mains du Diable Noir et de la Diablesse Blanche.

Sur sa route, il croisera Joe le propriétaire et chauffeur du bus « Dieu vivant », qui l’engage au début comme aide dans ses trajets entre Bondeau et Port-au-Prince, et qui est malgré son penchant pour l’alcool, un redoutable professionnel dans son genre. Il n’a jamais eu d’accident.

Ayant commenté avec des membres de la communauté haïtienne en Guadeloupe, la récente catastrophe survenue à Gonaïve où un car a tout d’abord heurté deux piétons, faisant un mort et un blessé, avant de s’enfuir, et de percuter un groupe de rara ( musiciens ) avec un bilan très lourd, 38 morts et 12 blessés, ( 97LAND du 13 mars 2017), ils nous ont affirmé que ces chauffeurs paraissent être investis de pouvoirs occultes, menant leur autocars comme de véritables destriers, se souciant peu des vies humaines, et réchappant comme par miracle, aux plus terribles accidents.

Une brochure illustrée de J.M DUVAL et de C.WARGNY intitulée, «  En Haïti où les tap-tap roulent pour Dieu », nous fait découvrir ces cars affublés de messages bibliques , tels que Bon Dye Bon, Mési Jézi, Kris Capab, ou de messages vaudous.

Ces deux auteurs nous décrivent leur va-et-vient incessant : « Deux heures du matin, Port-au-Prince, quartier de la Saline, Bidonville repu de nuit noire… La vie grouillante qu’aucun sommeil n’interrompt jamais se devine, là-bas derrière la lisière des tap-tap, pullulement autour de la puanteur des rigoles où achèvent de pourrir mangues ou papayes ».

Leur dangerosité est révélée. « Comme des milliers d’autres, un de ces camions-autobus … taille sa route à grand renfort de klaxon, comme tous les tap-tap qui labourent les mornes d’Haïti en tout sens, secouant des passagers entassés, rudoyés, chavirés, et chavirant de leurs banquettes de bois ».

Le message subliminal délivré par l’appellation donnée au car « DIEU VIVANT » prend tout son sens.

Mais aussi, Joe ne tiendra pas rigueur au petit malheureux de s’être volatilisé, et adressera régulièrement à Marcel, une pension qui permettra à ce dernier de le scolariser et de subvenir à ses besoins .

Ce Marcel, veut expier des fautes passées, et prendra en charge notre héros dans une case du quartier déshérité où il vit en reclus.

Marcel est un vendeur de décoctions et de préservatifs. Curieux commerce pratiqué la nuit, qui ne lui rapporte pas grand chose, mais, qui nous l’apprendrons par la suite, lui permet d’être au contact d’êtres encore plus déshérités que lui, sans-domicile et prostituées qu’il a côtoyés avant de finir en ermite.

Joe et Marcel ne se projettent pas vers un lendemain hypothétique.

Plus de ciel, plus d’enfer, rien que la terre, pourrait-on dire. C’est l’instant présent qui compte. Ce petit être doit être aidé. Leurs actes miséricordieux sont réalisés en toute gratuité. De même, qu’importent les convenances et les traditions ? Quand viendra le moment de l’inhumation de Marcel, Joe et BAKA opteront pour un enterrement « light », pour des raisons que nous laissons au lecteur le soin de découvrir, sans se préoccuper du décorum propre aux sociétés antillaises.

Ce même BAKA, personnage «underground», affublé d’un bonnet rasta, entonnant en permanence des chants vaudous, et tintinabulant avec ses multiples bracelets, est un relais pour Samuel, puisque c’est lui qui confiera au jeune homme les secrets du passé déchirant de son ami Marcel, cause de son errance et de sa réclusion ultime.

Samuel aura enfin déchiffré les hiéroglyphes intimes de son protecteur, qui s’est auto-administré une réclusion criminelle à perpétuité. Il pourra être délivré de ses fantômes et poursuivre sa route.

Des êtres murés dans le silence

Car Samuel, à la différence du héros Ti-Jean des contes antillais, hâbleur, roublard, manipulateur, est un enfant du silence, des ratés, et chaque jour de sa vie est un pari à gagner.

« Il ne connaissait pas les mots des autres, les mots de ceux qui avaient la parole et qui, à chaque instant, de toutes leurs forces, avec toute leur volonté, fabriquaient des catastrophes dans lesquelles ils entraînaient tout le monde ». Devenu un jeune homme, il passera pour une créature étrange auprès de ses camarades, étonnés de son absence d’intérêt pour leurs discussions.

Il va grandir dans le silence, car si Marcel a choisi de se mettre à l’écart du monde, il a développé également un refus de communiquer pathologique. Il n’y a pas de meilleure punition que celle qu’on s’inflige soi-même, mais pourquoi réserver un sort aussi cruel à cet enfant, serions-nous tentés de nous insurger. Le silence est un poison, une violence muette, et devient mortifère quand il est non-dit. Samuel est broyé par cet isolement aussi bien psychologique que social terrifiant. La chambre de Marcel consiste en un réduit au bout d’un couloir.

« Samuel avait intégré le fait qu’il était tout au bas de l’échelle. Il aurait pu mourir que personne ne s’en serait aperçu.Il se voyait déjà comme Marcel, enterré tout au fond du cimetière public, sans une épitaphe ».

A moins que dans la logique de la trame romanesque développée par l’auteur, le silence permettre d’entendre l’imperceptible ?

Samuel «  captera » le signal de détresse d’une autre exclue de la parole , Rose, confinée dans sa demeure branlante, à proximité d’un garage dans lequel il est apprenti-mécanicien dans une banlieue de Port-au-Prince , Turgeau.

Ils entameront une relation amoureuse muette et à distance, elle, réfugiée derrière sa fenêtre, et lui, assis sur le châssis de la voiture qui encombrait auparavant le jardin de la maison,

Rose et l’impossible gémellité

Rose est la fille d’Alix et Madeleine. Cette dernière avait comme parents de « paisibles habitants de Turgeau, catholiques, convaincus et pratiquants, qui s’étaient toujours pris pour des Blancs et dont les ancêtres avaient tout fait pour le rester, qui connaissaient des moments difficiles depuis des années, et faisaient quand même tout pour donner le change. Quand elle tombe enceinte,  ils comprirent qu’ils était temps de mourir ».

Alix a épousé Madeleine, parce qu’il a été touché par sa détresse, mais ce mariage est une mésalliance.

Le couple a battu de l’aile rapidement. Alix a été comme absent de cette maison, se réfugiant le plus souvent dans l’alcool.

Mais Rose a également une sœur jumelle, Lilas. « Lilas avait d’épais cheveux bouclés, la peau brune, des yeux qui brillaient. Ils semblaient tout le temps poser des questions tant ils regardaient intensément les gens et les choses. Elle avait l’assurance des gens à qui on a toujours fait des compliments sur leur beauté, leur façon d’être…

Elle n’était devenue que bruits et parfums ».

A l’opposé, tout ce qui s’approche de Rose se trouve automatiquement vieilli, comme la maison tout entière, qui se transforme en poussière marron.

( Lilas) regardait effarée, les doigts maigres de Rose, ses ongles non soignés, ses cheveux ternes, son air pâlot, son demi-sourire comme pour excuser sa présence, le tremblement léger de son corps donnant l’impression qu’elle avait toujours froid.

Lilas avait déménagé. Cela faisait longtemps qu’elle ne faisait plus que passer. Elle les avait abandonnées en la regardant moitié compatissante, moitié écoeurée.

Reprenons les Contes et Légendes d’Haïti. Les aventures des jumelles Lilas et Séraphine, outre l’homonymie sans équivoque de l’une d’entre elles avec la Miss Haïti de ce roman sont représentatives de cette trouble dualité.

Ces deux jeunes filles étaient les plus belles du pays. Mais loin de se poser en rivales, elles s’étaient liées de l’affection la plus tendre. A la vérité, elles étaient de caractères différents. Lilas qui aimait les plaisirs, allait au bal tous les soirs, tandis que Séraphine préférait une vie retirée.

Après un sort jeté par des rivales haineuses de tant de beauté, la peau de Lilas se durcit, et se boursoufla, formant partout des pustules. Désespérée, elle s’apprêtait à prendre du poison, quand Séraphine l’en dissuada.

Chaque soir, lui dit cette fille charitable, je te prêterai ma peau en échange de la tienne. Après le bal, tu me rendras ma beauté, et tu reprendras ta laideur. Ainsi ferons-nous ainsi jusqu’à la mort: la nuit sera à toi , le jour à moi.

Or, Lilas n’était plus la même personne qu’auparavant. L’infortune lui avait durci le cœur en même temps que la peau.

Elle se fait enlever par son danseur favori, et disparaît. Entre-temps, ne voyant pas revenir Lilas, Séraphine était partie à sa recherche. Tous ceux à qui la pauvre créature s’adressait, pressaient le pas sans lui répondre.

Jusqu’à ce qu’enfin une âme charitable lui confie qu’un grand bal serait donné dans une localité proche, et que Lilas ne manquerait pas d’y être. Lilas effectivement apparaît , toute pimpante, au bras de son époux.

Séraphine lui saisit la main au passage, et lui dit sévèrement : Misérable, reprends ta laideur, et rends-moi ma beauté.

Ces êtres en double , ces personnages recto-verso d’une même histoire sont bien entendu, à part Rose et Lilas, en premier lieu les deux amoureux transis, Rose et Samuel.

Pour Samuel, la mer de sa province, rugissant du matin au soir, abritait une créature (la Métrès Dlo) qui ressemblait beaucoup à la jeune femme à la fenêtre. Cette mère de l’eau pour laquelle de hardis jeunes gens explorent des royaumes souterrains, et qui se coiffe avec des peignes en or, sertis de pierres précieuses.

Samuel pense faire le constat amer que cette histoire d’amour n’a été qu’ une simple illusion qui avait redéfini sa vie et qui l’avait rappelé à la dure réalité du pays – une exacerbation constante des différences-. N’a-il été qu’ un pauvre type cherchant des relations avec des gens qui n’étaient pas de son rang ? Qu’espérait-il trouver en cette maison beige et blanche, penchée sur le côté, dans laquelle respirait une mystérieuse jeune femme qui l’avait regardé, qui s’était tenue longtemps derrière un rideau blanc avec une conversation improbable avec lui ?

Cette femme avait toujours été haut perchée comme pour donner de la distance au reste de l’humanité.

Pourquoi deux personnes si géographiquement proches ne pouvaient-elles pas se parler ? Samuel découvrait que les frontières n’étaient pas seulement où l’on pensait qu’elles étaient.

La dualité paradoxale est exprimée également par l’ami ou plutôt l’antithèse de Samuel, Billy, dont l’aspiration profonde est de partir à l’étranger, ( représentant en cela tous ces candidats à l’émigration), en se vantant et en multipliant les fanfaronnades illusoires , et par Martha la très jeune cuisinière , fille du peuple, volubile et sans complexes, qui se moque sans retenue de sa maîtresse, Madeleine, sans éprouver la moindre compassion.

Notons au passage que les figures féminines de ce livre sont décevantes pour la plupart.

Une CERISAIE haïtienne

Dans la célèbre pièce de théâtre d’Anton Tchekhov, l’héroïne contemple les cerisiers de sa propriété onduler doucement dans la brise, en pensant à son passé. Tout semble s’être figé, mais pourtant plus rien n’est pourtant comme avant.

La Cerisaie est le tableau d’une société en plein bouleversement économique, social , et en même temps une réflexion sur les souffrances personnelles de ces déclassés.

Dans Le bout du monde est une fenêtre, la seule source des revenus des habitants de la maison est le produit de la location d’ un magasin dans le centre-ville de Port-au-Prince. Mais ces derniers n’ont pas su relocaliser la boutique, comme beaucoup d’autres à Pétion-ville.

Madeleine a vendu ses meubles un à un, n’a pas mis les pieds en ville depuis des années, et a mal vécu la décadence.

Les figures tchékoviennes sont tourmentées et perdues. Tout autant, Madeleine a sombré dans la folie.

« Elle parlait le plus souvent à un homme qui était très amoureux d’elle. Elle posait les questions et répondait à sa place. Il la trouvait belle. Il aimait sa peau, ses yeux, sa bouche. Il lui disait qu’il avait envie d’elle ; elle lui demandait d’être à ses pieds, de lui jurer un amour éternel. Elle gloussait et se jetait par terre. La chute de son corps gras sur le plancher produisait un bruit mat ».

Elle se demande ce qu’il était advenu de son miroir, s’inquiétant de son apparence, de son maquillage. Rose lui assurait qu’elle était très belle, alors que Martha pouffait de rire, sans gêne, devant tant de délires.

Aucune vie n’est belle sans une fenêtre.

la fenetre

Andrea DEL LUNGO dans son ouvrage « La fenêtre : Sémiologie et histoire de la représentation littéraire » a choisi de se concentrer sur le XIXème siècle français, qualifié de « siècle des fenêtres ». Il n’est donc pas indifférent de souligner qu’Emmelie Prophète débute son roman par ce poème de Victor Hugo, auteur également du XIXème siècle :

«  Je ne songeais pas à Rose

Rose au bois vint avec moi » ( Vieille chanson du jeune temps), et qu’elle a pu indiquer aimer d’un amour indéfectible depuis son enfance, sa ville, Port-au-Prince, malgré son chaos urbain. Elle préfère d’ailleurs la ville à la campagne haïtienne. Ce qui expliquerait l’absence de cette dernière dans le roman ? Seuls la ville et le village près de la mer ont droit de cité.

La fenêtre par exemple est un symbole très souvent associé au personnage de Madame Bovary. Les fenêtres pour l’héroïne de Flaubert représentent un moyen d’évasion, de transformation. Toutefois elle reste prisonnière bien qu’entourée de fenêtres, observant le monde et s’imaginant de manière fantasmatique libre et riche.

La Chartreuse de Parme est aussi un roman de référence pour la symbolique des fenêtres.

Si ces dernières selon l’ expression de DEL LUNGO sont un hypersigne autour duquel gravitent dès l’origine tous les signes de la représentation littéraire portant sur la femme, ( pensons aux romans courtois où le preux chevalier vouait un amour indéfectible aussi bien que vain à la noble dame entr’aperçue à la fenêtre, et à la Princesse de Clèves – chère à un ex-président- considérée comme le premier roman moderne), la fonction libidinale ne doit pas être occultée. En quelques mots très forts, la voix off nous présente Rose «  comme une chienne en chaleur », dans un état d’excitation sexuelle intense, voulant ardemment se joindre aux groupes de carnaval sillonnant les rues.

Le désir la tenaille, et il nous semble, à nous lecteurs, que le jeune homme si beau, assis sur le châssis de la voiture n’aurait qu’à claquer des doigts…

Toutefois une terrible loi romanesque est celle de l’impénétrabilité des espaces. Le contact permis par la fenêtre est un leurre.

Samuel est tombé malade, et n’a pas été présent pendant quelques jours à l’atelier de mécanique. Quand il y retournera, Rose aura définitivement fermé la fenêtre. Pour qu’il puisse en ouvrir une autre ?

« Tout le monde a une fenêtre.Comment ferait-on pour vivre sans fenêtre? … Mais une fenêtre permet de voir ses limites, les choses qu’on ne peut pas toucher, celles auxquelles on n’a pas accès. Il ne suffit pas d’approcher sa main pour toucher à l’essentiel de la vie. Quand on regarde d’une fenêtre, on le sait ».

Et un roman n’est-il pas en lui-même une fenêtre ? Comme l’a souligné l’écrivaine Aurore SELVA, « un livre est pour moi une fenêtre ouverte sur l’univers ».

Mon écriture est très métissée, déclare Emmelie Prophète, mais avec des périodes. J’ai eu la période Gabriel Garcia Marquez, la période Sabato, et puis bien sur les auteurs haïtiens qui m’ont beaucoup influencée comme Marie Chauvet, ou Jacques-Stephen Alexis. J’ai lu beaucoup d’auteurs étrangers, dont les auteurs russes à 15-16 ans. Récemment j’ai eu ma période Mario Vargas Llosa et Romain Gary. Marcel Proust est un auteur qui a traversé ma vie.

Daniel C.

* habitante de Port-au-Prince

*Emmelie Prophète a animé pendant huit ans une émission de jazz à Radio-Haïti, a travaillé dans l’enseignement et dans la diplomatie comme attachée culturelle d’Haïti à Genève. Elle collabore à diverses revues, telles Chemins Critiques, Boutures, Casa de las Americas, Cultura, La Nouvelle Revue Française. De 2006 à 2011, elle est responsable de la Direction Nationale du Livre, attachée au Ministère de la culture en Haïti. Depuis décembre 2011,elle est responsable de la section culturelle du quotidien haïtien, Le Nouvelliste. Elle est directrice du Bureau haïtien du droit d’auteur, et depuis 2014, directrice générale de la Bibliothèque Nationale d’Haïti.

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