Littérature

DEUX FEMMES REVOLTEES A MAYOTTE : Quand Nathacha répond à Jeanine

« TROPIQUE DE LA VIOLENCE » de Nathacha APPANAH, sixième roman de l’auteure d’origine mauricienne, et ayant pour cadre Mayotte, cent-unième département français, nous a été présenté par Jeanine PELER. Si notre Ascodélienne, qui a résidé quatre ans en tant qu’enseignante, dans l’île aux parfums, et qui ne débarquait pas donc pas en «  terra incognita » était toute désignée pour cette connexion littéraire, émouvante et déstabilisante du 24 novembre 2017, l’ASCODELA explorait pour la première fois cette région et sa production littéraire.

UN QUOTIDIEN CREPUSCULAIRE DANS UN CADRE IDYLLIQUE

 

Nathacha Appanah nous livre son expérience romancée de son séjour de 2008 à 2010 dans ce département de l’Océan Indien, mettant en scène un quotidien crépusculaire dans un cadre idyllique. Nous l’imaginons, comme Stéphane le coopérant, – un des personnages du roman-, et comme Jeanine, ouvrir la porte de la petite cuisine qui donne sur la terrasse.

« Chaque matin, mes yeux plongeaient dans le vert des arbres, le roux des cases et enfin le bleu du lagon. Je serpentais en esprit dans les S des passes et je nageais avec les dauphins. Chaque matin, ce paysage magnifique et irréel sur la baie de Mamoudzou suffisait pour me donner de l’énergie, et j’oubliais la lie, j’oubliais la violence, … mais aujourd’hui, je ne vois qu’un bidonville, je ne vois que la mer violée par les morts et le sang ».

Les protagonistes se retrouvent enfermés dans cette île-cellule symbolisant le monde et ses paradoxes, confrontée aux tragédies des migrants. Des milliers d’enfants, ayant échoué malgré tout sur les côtes de l’île, -dont les familles ont péri en mer, ou tout simplement abandonnés par leurs parents- , et qui vivent les pires épreuves, sont-ils les gouttes d’un sang brûlant qui inonde la terre et les eaux mahoraises ?

Natacha APPANAH, suite à son séjour mahorais, se convainc qu’un de ses membres, est gangrené par une maladie morale abominable . Elle se voit dans l’obligation de couper cette portion d’elle-même, et de la faire circuler sur la place publique. Elle a refusé la voix de la sagesse portée dans LE LIVRE D’UN HOMME SEUL de Gao Xingjian  :   « Les enseignants et les pasteurs qui ont déployé plus d’efforts que toi sont légion sur terre, n’ont-ils pas déjà assez enseigné ? Mais puisqu’il vaut mieux ne plus s’épuiser en efforts désespérés, pourquoi dénoncer ces souffrances ? »

«  Tropique de la violence » atterrit donc entre les mains de Jeanine, qui se reconnaît de facto, dans l’univers décrit, mettant en relief, le drame de ces enfants . Elle a rendu hommage, vibrante d’émotion, à ces gamins et gamines miséreux ou humiliés par un système scolaire absurde, ( beaucoup d’entre eux ne parlent que le shimaroe, langue nationale bantoue), condamnés à l’exclusion , – le français étant la langue du savoir et de l’emploi-, confrontés à deux cultures contradictoires, ou tombés dans les rets de prédateurs sexuels multiples. 97LAND du 13/04/2016 rapportait le procès d’un marabout ayant abusé d’une mahoraise de treize ans, et dont l’avocat ne trouve pour toute défense que l’évocation d’une sexualité beaucoup plus précoce qu’en France. Ils auraient même parlé de fiançailles, ajoutait-il ! Rappelons qu’il s’agissait d’un viol et que la fillette est tombée enceinte.

Nous frémissons comme Alfred de Musset à l’image de l’ enfant, « embaumée dans sa parure de fiancée, ( dont le ) squelette enfantin fait frémir, car ses mains fluettes et livides portent l’anneau des épousées, et sa tête tombe en poussière au milieu des fleurs d’oranger » – La Confession d’un enfant du siècle -.

UNE COULEUR MAUDITE : LE VERT

Lorsque vous empruntez les sentiers qui conduisent au lac Dziani, cratère d’un incroyable vert très soutenu à la limite du phosphorescent, et dont la formation est dûe à une manifestation volcanique récente, n’oubliez jamais que le lac Dziani est aussi la porte des Djinns, ces petits êtres malfaisants ou bienfaisants selon les circonstances.

Moïse, enfant abandonné par sa mère comorienne, à Marie, l’infirmière, parce qu’il possède un œil vert, est lui aussi un djinn, selon les croyances communes à cette zone, pouvant répandre aussi bien le malheur que les dons.

L’ ambivalence, destructrice et bienfaitrice, omniprésente dans le roman, est multiforme.

Mayotte aurait pu être «  une île aux enfants, verdoyante, fertile, une île où l’on joue du matin au soir, où les tantes, les cousines ou les sœurs sont autant de mères bienveillantes ».

Mayotte, sous ses aspects trompeurs, peut paraître en effet à ceux qui restent à la surface des choses, de manière consciente ou inconsciente, à la fois l’île-parfums et l’île- enfants.

«  Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,

doux comme les hautbois, verts comme les prairies », versifiait magnifiquement Baudelaire.

Mais Mayotte, tout d’abord, est une bombe démographique lourde de menaces. La présence française, les équipements de santé et hospitaliers, la couverture médicale, ont pu être comparés à un cheval de Troie de la civilisation occidentale qui va détruire la société mahoraise. Il est prévu 752 000 habitants en 2100, ce qui placerait Mayotte dans le TOP 10 mondial par nombre d’habitants au kilomètre carré. Chaque année 20 000 personnes sont expulsées vers les îles voisines.

L’île submergée, dans un processus de survie bien compréhensible, manifeste une violence présente dans le fonctionnement même du corps social, et dans des déflagrations haineuses, avec comme conséquence, le rejet du frère comorien ( Mayotte faisait partie de l’archipel des Comores), donc de soi-même.

«  De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poudrière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase ».

Ce lagon-paradoxe, obscur objet du désir, se mue en «  dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu’on peut nommer désespérance », pour reprendre la formule quasi-incantatoire de Musset. Aspiration vers l’absolu pour ces clandestins, il génère paradoxalement un mal qui frappe l’âme à la vision de ces milliers d’enfants abandonnés ou en déshérence, entre pitié et rejet.

C’est le cas de Marie. «  J’ai vingt-huit ans et je vis à Mayotte, une île française nichée dans le canal du Mozambique ». Elle avait l’habitude en revenant du travail de donner à une petite clandestine les restes de la cafeteria. «  Entre elle et moi, c’est une étrange relation qui s’est nouée depuis que je travaille ici. Je m’arrête devant elle, elle me sourit, et je lui donne ce que j’ai à donner ».

« Le mal d’enfants » de Marie la transforme insidieusement en femme haineuse. «  J’ai trente ans, et je ne fais que cela : attendre et pleurer…  Il y a tant d’enfants ici, tant de femmes enceintes… tous ces bébés nés sans même qu’on les désire… je pleure et je maudis toutes ces clandestines venues accoucher sur cette île française pour avoir des papiers…

«  Il faut me croire, je suis devenue folle. Je ramasse un bâton et je me mets à courir vers elle ( la petite fille) en hurlant je ne sais plus quoi, peut-être Casse-toi, oui peut-être c’est ça, et c’est comme un chien galeux que je chasse. Elle détale en vitesse, je ne peux pas la suivre en haut de la côte, entre buissons et déchets. Je lui lance le bâton dans le dos. Elle hurle et moi aussi ».

Sa rencontre avec Moïse est la clé du roman. « La jeune femme me le tend comme on tendrait quelque chose qui vous fait peur et vous dégoûte à la fois .  Le bébé a un œil noir et un œil vert. Il est atteint d’hétérochomie, une anomalie génétique absolument bénigne. Le vert de son œil comme le vert des feuilles de l’arbre à pain, non du manguier, oh, je ne sais plus, c’est ce vert incroyable qu’ont parfois les arbres de ce pays, pendant l’hiver austral ».

UN ROMAN POLYPHONIQUE

Les personnages sont comme dans l’Enfer de Dante Alighieri, projetés dans divers cercles concentriques et infernaux.

Comme suspendus au-dessus de l’abîme, nous captons les plaintes déchirantes d’êtres rejetés, nous cheminons avec des âmes brisées par la souffrance du passé. Plus que la réalité tangible et mesurable des faits, nous accédons à leur vérité, à leur espace mental, a priori invisible, et à leur lumière intérieure.

Car, à la différence de la tragédie grecque, la polyphonie romanesque, suggérée par Florence FIX dans Le choeur dans le théâtre contemporain , « récuse la possibilité d’une voix extérieure apaisée. C’est la violence du monde qu’il s’agit de percevoir et de retrouver ».

On parle alors de « voix chorales qui reformulent cette irruption brute du réel, défiant, ignorant même tout code ».

L’écriture de Nathacha APPANAH est submergée par la place de la danse, de la gestuelle, du M’rengue – danse de combat-, par l’utilisation d’un débit saccadé et de monologues d’outre-tombe traduisant l’univers obsessionnel des personnages, et par les références constantes au roman   « L’enfant et la rivière » d’Henri Bosco.

NATHACHA REPOND A JEANINE

Tu as aimé Jeanine, comme Nathacha APPANAH, cette île aux parfums. «  Car maintenant tu en es sûr(e), c’est le plus beau lagon du monde puisque de tes yeux tu l’as vu ce monde émeraude et opaline », Tu as aimé ce territoire, pour sa beauté et ses enfants, des enfants qui sont devenus ta priorité, parce que meurtris, battus, abusés ou violés, déchirés entre deux mondes inconciliables.

Tu nous as fait aussi comprendre, comme Nathacha APPANAH que Mayotte ne répand malheureusement pas seulement ses parfums d’Ylang-Ylang,- tu nous apprends au passage que le parfumeur Guerlain ( de triste mémoire) détenait une plantation avant de la délocaliser aux Comores-.

Tu as dénoncé comme Nathacha APPANAH , « ces adolescents, les yeux en feu, les mains écartées, la bouche ouverte, la tête lavée par la fumée du chimique », ( la drogue locale), tu nous as certifié comme Nathacha APPANAH qu’on y respire aussi le parfum d’une mort imminente avec vue imprenable sur le lagon, et sur d’ hideux cloaques d’immondices. Comment dés lors adosser à ces situations indignes, un support esthétique ? La part de violence imposée à l’île devait nécessairement se refléter dans l’oeuvre. «  Tropique de la violence » n’est-il pas un cas de création de force majeure littéraire devenue indispensable suite au traumatisme vécu ? Comme toi, Jeanine, Nathacha APPANAH aurait trouvé indigne de se contenter de « refaire le monde en faisant griller du poulet sur les plages, aller danse en boîte, tirer un coup vite fait, prendre des bains de minuit, se réveiller à midi au son du muezzin, aller plonger dans le plus beau lagon du monde »,

«  Ce pays nous broie, ce pays fait de nous des êtres malfaisants , ce pays nous enferme dans ses tenailles, et nous ne pouvons plus partir ». Comme Patrick, tant est le pouvoir qu’a un homme blanc ici , « assis comme un nabab, à la discothèque Ninga, entouré de jeunes Comoriennes et Malgaches qui se parfument le sexe au déodorant ». Oui, vraiment, « il est des parfums frais comme des chairs d’enfant…/ Et d’autres corrompus, riches et triomphants » »

Le TRIANGLE BIBLIQUE PERTURBE PAR BRUCE

L’histoire semble au départ être articulée autour d’un triangle biblique, représentant la Trinité (Marie, Moïse, Cham ou plus précisément Chamsidine). La particularité physique de Moïse correspondrait-elle à « l’oeil de la providence »  ou « œil omniscient », dont le symbole est caractérisé par un œil placé à l’intérieur ou en-dessous d’un triangle ?

Marie n’a pas réussi à avoir d’enfant, et son mari mahorais, Cham, qu’elle a rencontré en France, s’est détournée d’elle. «  Il a déjà une autre femme, une Comorienne qu’il a rencontrée je ne sais où. La pute. Elle s’habille avec des vêtements colorés que j’appelle des costumes de clown, elle porte un masque de santal sur le visage et ça lui fait un visage de clown. C’est une pute de clown. Elle a des fesses rebondies, une peau jeune et noire…

Tu veux du noir, maintenant ? Tu te fais des petites clandestines. C’est bien de baiser des nègres…A ce moment-là, il faut me croire, je voudrais qu’il me frappe encore et encore, que sorte enfin de moi cette femme qui crie de telles horreurs ».

J’ai perdu toute raison, je suis habitée par ma colère, ma frustration, mon aigreur et personne ne peut me sauver. Il m’annonce que sa pute de clown attend un enfant…

Il m’arrive de croiser la pute de Cham qui pousse un landau dans les rues de Mamoudzou.

« Il suffirait que je téléphone à la PAF, et ensuite, je pourrais attendre tranquillement devant chez elle pour voir comment ils la chassent cette chienne, Bye Bye pute de clown, retour à Anjouan »,

Moïse venu dans un kwassa-kwassa, une de ces embarcations comoriennes, est le bébé recueilli par la fille du pharaon.

Cette dernière découvre sur la rive du fleuve, un panier d’osier où se trouve un nourrisson. La princesse décide d’adopter cet enfant . De même Marie élève l’enfant à l’occidentale.

A quarante ans, Moïse découvre la misère de son peuple d’origine. Il tue un contremaître et n’a d’autre choix que de s’enfuir dans le désert.

A la mort de sa mère, Moïse s’enfuit également , et rejoint les bandes de gamins, livrés à eux-mêmes. Il est adoubé par Bruce, chef du quartier défavorisé, surnommé Gaza. Mais ce dernier est résolu à affirmer sa primauté. La rivalité ne peut que déboucher sur une issue fatale.

Si Moïse, enfant paumé, désorienté, peut être aisément appréhendé par le lecteur, Bruce, figure énigmatique du roman, est peut-être Caliban, -personnage révolté de l’adaptation de La Tempête de Shakespeare, par Césaire -, revendiquant son royaume, car le sentiment frustrant d’être dépossédé de son pays, de sa civilisation, de ses coutumes est patent. Il représenterait le nationaliste hérétique qui aime passionnément son île.

Mais en lui se manifeste assurément une cruauté brute et inquiétante. Il accompagne son pouvoir de fêtes orgiaques, d’offrandes sacrificielles, de chasse à l’homme, de rites sanglants. La civilisation disparaît au profit d’un état proche de l’animal.

Pour autant, s’il semble répudier l’altérité, il a noué au départ une relation étrange avec Moïse. Mais il se détourne de ses premiers sentiments fraternels. La punition qu’il lui inflige peut être assimilée à des noces barbares, à la prise de pouvoir du corps du soumis, alors que le téléviseur diffuse des images de jouissance primaire.

«  Les femmes dressaient et secouaient leurs culs, comme si ceux-ci avaient une vie à eux. Dans le téléviseur, des hommes prenaient des chiens et des chiens prenaient des femmes les hommes prenaient des femmes ».

Fait-il fait partie de ceux «  qui font mourir l’âme avec le corps » comme le Farinata de Dante qui aime passionnément sa patrie, mais qui ne laisse dans son sillage que haine et esprit de vengeance ? Ou peut-on le comparer à un petit caïd de banlieue, en Outre-Mer ou en Région Parisienne, comme l’ont suggéré les participants de la soirée ?

« Je sais que j’aurais pu t’épargner, … mais c’était pas possible Mo, tu ne deviens pas roi du ghetto comme ça.

Ecoute le bruit de mon pays qui gronde, écoute la colère de GAZA, écoute comment elle rampe et rappe jusqu’à nous, tu entends cette musique nigga, tu sens la brise contre ton visage balafré. Regarde, Mo, regarde de ton œil de djinn de malheur. Ils viennent me venger.

Ils viennent pour toi ».

« T’as toujours cru que tu étais différent de nous autres…Pas de pitié, Mo. Pas de pitié. T’es comme nous autres, Mo. T’es noir, t’es seul, t’es coincé ici, t’es à la rue ».

Vous reconnaissez-vous, Natacha, cette fois-ci, en ces mots de GAO Xinjian ? « Tu n’écris pas dans le but de faire de la littérature pure, mais tu n’es pas non plus un combattant, tu n’utilises pas ta plume comme une arme pour réclamer la justice – de toute façon, tu ne sais pas où est la justice-, il est inutile de s’en remettre à qui que ce soit dans ce domaine. Si tu écris, ce n’est que pour dire que cette vie a existé, plus infecte qu’un bourbier, plus réelle qu’un enfer imaginé, plus effrayante que le Jugement dernier. Les hommes qui n’ont pas perdu l’esprit sombreront dans la folie, ceux qui n’ont pas subi de sévices en feront subir aux autres ou en subiront eux-mêmes, et, comme l’homme est né fou, il ne saura quand cela se déclenchera ».

Le déchirement subsiste après la consolation esthétique, cette dernière étant médiation imaginée*.

Tropique de la violence ne désigne pas de maître du jeu verbal. L’artiste ne perd pas la conscience du réel, qui demeure en dehors de son œuvre.

Moïse, comme le prophète biblique, n’est pas autorisé à pénétrer en Terre Promise, mais seulement à l’embrasser du regard. La dernière page est sans équivoque. « Ce soir, c’est la guerre, ce soir c’est le festin des loups, et personne ne pourra me protéger de cette meute ».

 

Daniel C.

 

Nathacha Appanah a publié notamment Les Roches de la Poudre d’Or, publié en 2003, et Le Dernier Frére en 2007. Tropique de la Violence a été sélectionné pour le Prix Goncourt, le prix Femina, et le prix Medicis. Il a remporté le 1er prix Femina des Lycéens, le 1er Prix Patrimoine 2016, le prix France Televisions 2017.

* Le désir d’éternité Ferdinand Alquié PUF

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