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DANS LES CHU DES ANTILLES, QUELLE LEÇON DE VIE !

Notre plus grande crainte, ces jours ci, est de voir un proche devoir se rendre aux urgences du CHU de Pointe-à-Pitre Abymes, comme cela peut arriver à tout citoyen de l’archipel. Et voilà que j’apprends qu’un ami est transporté par le SAMU vers le bâtiment aux 9 (étages, plaies d’Égypte, jours sans grève, à vous de jouer…). Ça ne pouvait plus mal tomber en pleine pandémie de Covid-19. On entend tellement de choses que l’appréhension me guette.

@Evil Pichon est un rappeur martiniquais, présent sur la scène musicale depuis de nombreuses années

Par bonheur pour lui, fausse alerte ! Et dès le lendemain, par WhatsApp (devenu un véritable membre de famille depuis le confinement), il me raconte son périple, moi qui me triturais le cerveau à pondre l’article de la semaine ! Pour tout vous dire, j’hésitais entre trois propos : le grandiloquent Emmanuel Macron avec « les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », deuxième phrase de l’article premier de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, le constat glaçant d’Abdou, surveillant dans un collège de Mamoudzou, confiant dans Ma vie d’expat « les mahorais ont bien plus peur de mourir de faim que du coronavirus » et l’exubérante Catherine Conconne, sénatrice de la Martinique et son injonction sur la problématique de l’eau dans l’île soeur « Fey… Oui fey » !

Alors place au direct. Le CHU vu de l’intérieur…

« Arc-bouté sur mon siège, en attendant que l’on me glisse sur un brancard, j’ai le temps de voir passer quatre jeunes gens, reconnaissables par leur dégaine, et amenés également aux urgences sous l’effet de drogues, d’hallucinations, et la voix de la mauvaise conscience me glisse : Ils ressemblent tous à EVIL PICHON.

Car aussi incroyable que cela puisse paraître, je connais EVIL PICHON. Une jeune fille, en face de moi attend elle aussi. Ayant suivi mon regard, je la mets dans la confidence : « Je croyais voir EVIL »…  Elle comprend mon allusion, rit de bon coeur et me dit : « En tout cas ce soir, les filles vont toutes regarder son direct insta…

Je suis perdu. Insta ? Ah oui instagram. Et la voilà devenue mon professeur de jeunesse dans cette salle d’attente fatiguée, hilare face à mon ignorance. Ça va « twerker », « back it up », littéralement envoyer ses fesses en arrière, ou pour qui ne comprendrait pas « rimé bonda ». Elle ajoute qu’il y a aussi les direct pole dance, où les jeunes filles dansent vêtues d’un string avec une barre, toujours sous la conduite du chef d’orchestre mélomane EVIL, avide de musique douce et d’amour. (« Je fais du dance-hall et du Trap. On me censure depuis mes débuts pour mes textes trop crus mais Man pa fucking mélé ! Bonne écoute à tous »)

Le mieux est de voir. Elle me montre le fameux Evil PICHON, assistant à ses directs, tirant sur son joint, réfléchissant si intensément, que ses neurones semblent rejoindre les volutes de fumée, tandis que les filles se trémoussent en montrant de manière suggestive leurs fesses largement dévoilées. J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’un concours où les demoiselles peuvent gagner de 20 à 80€ de bon d’achat et 1 tee-shirt (Pas ceux du tour visiblement).

Et voilà que je suis au CHU, avec un de ses adeptes EVIL PICHONesques, qui hurle « Je suis bipolaire et je sens que ça va mal se passer », un autre qui supplie l’infirmière pour laquelle il semble porter une affection aussi soudaine qu’intense, « Viens, j’ai besoin de toi dans cet hôpital où je suis seul », un troisième encadré par deux gendarmes pris de convulsions et de gesticulations frénétiques, à qui le personnel soignant administre une forte dose de morphine (selon les chiffres évoqués par le personnel médical on serait passé avec ce jeune homme progressivement au triple de la dose envisagée initialement).

Et je me dis, si toutes ces jeunes filles pouvaient les voir ces EVIL PICHON, ceux qui se font appeler les Diables, dans ces chaudrons de la souffrance, ceux qui ne sont plus que des bébés ridicules et angoissés ; si toutes ces jeunes filles savaient qu’un tiers de la population antillaise souffre de troubles mentaux, d’après les chiffres officiels. Imaginez les dégâts que l’excès d’alcool et de drogues peut produire, cumulés aux troubles mentaux, que l’on remarque malheureusement dans les incivilités et conduites à risque en tous genres. Et si ces mêmes jeunes filles pouvaient voir l’absolu – car comment trouver un autre terme – dévouement sans limites du personnel soignant, brancardiers, infirmiers, médecins, courant d’un malade à l’autre, cherchant à éradiquer la souffrance, la maladie, dans une même communion, antillais, hexagonaux, ressortissants étrangers. Ils sont tous dans la même tranchée sous la mitraille et les bombes du Covid-19.

Et ce dont on ne parle jamais. Les infirmier(e)s et les médecins non antillais (à leur accent), qui parlent créole, auprès des mamies, des papys, pour leur apporter autant que possible la part d’humanité qui leur permettra de surmonter l’épreuve. Quelle leçon de vie, quel enthousiasme !!!

Amené au scanner, je vois la terrible pancarte. Scanner covid-19. Comment ne pas avoir peur, allongé et impuissant sur mon brancard ? La patiente avant moi tousse à n’en plus finir. Je n’ai jamais entendu ça de ma vie. Je ne pensais pas que c’était possible, et qu’un humain puisse supporter ça. J’ai l’impression qu’à la prochaine quinte de toux, elle vomira un de ses poumons. Ses râles déchirent le couloir. D’un geste sûr, le brancardier arrache ses gants et les jette à plus de deux mètres comme un basketteur dans une poubelle. Panier réussi depuis la zone à 3 points ! Un ancien du Ban-e-lot » ?

Il y a certains qui tirent sur leurs joints, leur philosophie de vie est de faire se trémousser des gamines, il en sont très fiers. D’autres n’ont pas de gants contre le Covid-19 et se taisent. Cherchez l’erreur !

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Théo LESCRUTATEUR

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