Culture

Daniely Francisque : « Rien ne résiste à l’œil impitoyable du cyclone »

Née en Martinique, Daniely Francisque a été formée à Paris au Théâtre de l’Air Nouveau de Luc Saint-Eloy, au Laboratoire de l’Acteur dirigé par Hélène Zidi, puis au Théâtre du Mouvement dirigé par Yves et Claire Heggen. Elle s’est révélée dans une cinquantaine de productions, alliant ses qualités de comédienne, de danseuse et de chanteuse, sur scène comme à l’écran. Riche d’un parcours marqué notamment par une exploration transversale du théâtre, des danses et des musiques des cultures afro-caribéennes, elle explore dans sa démarche artistique un théâtre charnel et visuel. Daniely nous parle du regard particulier de son écriture autobiographique du théâtre au livre de « Cyclones » Éditions Lansman Éditeur.

97Land : Auteure de la pièce mise en scène par Patrice Le Namouric vous publiez maintenant le livre.

Si 2016 a été l’année de sa création sur scène, Cyclones a été l’objet d’un processus d’écriture long de plus de 10 ans. Ce texte m’a longuement accompagnée intimement avant d’être révélé au public. Aujourd’hui l’édition de la pièce de théâtre est comme l’éclosion d’un fruit longuement mûri.

Survivante d’inceste, il fallait que j’écrive cette pièce pour survivre

97L : Est-ce une autoanalyse, une thérapie de vos maux et mots ?

L’écriture a longtemps été une confidente de mes silences. Une façon de décortiquer le mystère de mes bouillonnements intérieurs. Pour écrire Cyclones, je me suis appuyée sur des faits autobiographiques, avec pour moteur de départ, l’urgence de dire pour me délivrer. Survivante d’inceste, il fallait que j’écrive cette pièce pour survivre, me déconstruire, me reconstruire, et transcender ce vécu intime incompréhensible et douloureux. D’abord en le vomissant, puis en le façonnant, en le questionnant. Hors de question d’écrire un texte égocentré, sorte de déballage dramatisé de mes douleurs, je suis bien trop pudique et respectueuse du lecteur pour cela. Non, il s’agissait pour moi de faire œuvre de théâtre en partant de mon témoignage. Cyclones est avant tout un objet théâtral, inspiré d’une auto fiction.

L’un de mes moteurs était de comprendre pourquoi et comment de tels actes pouvaient avoir lieu. Aujourd’hui, pour aller plus loin, je questionne les liens particuliers entre les violences sexuelles intrafamiliales et notre histoire collective où le viol est un des éléments marquants du vécu féminin.

97L : Expliquez-nous votre rencontre et votre complicité avec Gloriah Bonheur 

Je l’ai rencontrée par un heureux hasard, lorsqu’elle avait 16 ans. Elle a poussé la porte du théâtre où je travaillais à l’époque, à la recherche d’un cours de danse, activité que nous ne proposions pas. « Mais si tu veux, on fait du théâtre ici, j’anime un atelier tous les jeudis soir ». Et elle est venue. Après quelques mois je l’ai invitée à intégrer le spectacle « Nèg pa ka mò », dans lequel j’avais moi-même joué à mes débuts, et que j’ai recréé en Martinique en 2009. Elle y jouait le même rôle que j’avais joué à mes débuts. Une révélation pour elle.

Gloriah décide de devenir comédienne. Lorsque j’ai écrit Cyclones, j’ai pensé à elle dans le rôle de la jeune fille. Et voilà. Nous avons la joie de cheminer ensemble.

J’ai fait du cyclone le troisième personnage de la pièce

97L : Bruits, ruissellements d’eaux, portes, fenêtres et tôles malmenées… Quelle est l’ampleur du cyclone dans le huis clos ?

J’ai fait du cyclone le troisième personnage de la pièce. C’est le décor rêvé pour forcer les personnages au huis clos, et créer l’ambiance du thriller que je recherchais. Le cyclone joue sur les nerfs des personnages, ramenés à un état de grande vulnérabilité, ils ne peuvent pas rester inactifs. La dramaturgie de la pièce s’inspire de la morphologie même des cyclones, en tenant également compte de l’importance de l’œil faussement calme du cyclone, qui annonce les plus grands vents. Et puis dans le titre, Cyclones est au pluriel, car il s’agit autant du phénomène météorologique que des cyclones intimes qui traversent et bouleversent les personnages. Mais avez-vous remarqué qu’après le passage d’un cyclone, la nature engourdie dans une premier temps, refleurit puissamment ?

97L : Leyna, vieille courbée en deux, boit-elle pour conjurer la peur ? Exorciser de vieux démons ?

Leyna n’a plus d’âge. Depuis plusieurs années, elle « dé-vit » recluse dans une baraque tout aussi bancale qu’elle. D’ailleurs on se demande comment sa maison va résister au cyclone qui s’annonce. Elle boit oui, pour toutes les raisons que vous évoquez. Sans doute aussi pour noyer un silence trop bruyant. Vainement.

97L : Comment Aline, femme plus jeune et fraîche, venant d’un monde d’ailleurs se retrouve-t-elle dans ce huit clos ?

On pourrait dire qu’Aline a été apportée par le vent. Sa présence est presque irrationnelle. Aline est celle qui cherche, celle qui trouve, celle qui secoue les barricades de Leyna. Aline est un cyclone pour Leyna.

97L : Qu’est-ce qui relie ces deux femmes dans cette folie, ce mystère familial et cette facture cyclonique ?

Cette pièce est un duel entre deux femmes que tout attire et tout rejette en même temps. L’intrigue s’inspire du thriller, avec, en son centre, une énigme à résoudre. Les deux femmes tournent autour d’un secret de famille jusqu’à le faire exploser. Rien ne résiste à l’œil impitoyable du cyclone.

Toutes les familles, qu’elles soient antillaises ou non, renferment des secrets de famille. Ces secrets gangrènent les membres de la famille tels des cancers, ils traversent les générations. Ils peuvent rendre malade, voire tuer. Ce questionnement est central dans Cyclones. Doit-on garder un secret de famille au risque qu’il nous ronge, ou alors le révéler, au risque de détruire l’autre ?

97L : Un sujet vous tient particulièrement à cœur, les violences faites aux femmes…

Il est primordial de témoigner, pour dénoncer ces violences de l’intimité, encore trop verrouillées par le silence. Non seulement, dans les meilleurs des cas, témoigner peut libérer les personnes qui en sont victimes, mais cela nous libère collectivement d’une tare. On éclaire les zones d’ombre honteuses. On lève le couvercle sur des blessures qui s’infectent. Et ça pue oui, c’est laid, révoltant. Pour autant, il n’est pas question d’entrer indistinctement en guerre contre « les hommes ». Il s’agit de dénoncer des criminels, des pervers. Il s’agit de déposer nos fardeaux, de nous libérer de nos entraves, pour simplement reprendre possession de nos destinées.

Jean-Michel Martial pensait collectif

97L : Qu’avez-vous ressenti après le décès du Jean-Michel Martial fondateur du Festival Kanoas ?

Cela m’a pris plusieurs jours avant d’accepter son départ. C’était inimaginable, je n’arrivais pas à me représenter son absence. Nous avons perdu un des membres les plus actifs et passionnés de notre famille artistique. Jean-Michel Martial était un acteur incontournable de nos scènes théâtrales contemporaines et de notre cinéma. Il a beaucoup œuvré, non seulement sur les plateaux, mais également à la production de spectacles et à la création d’événements, comme le festival Kanoas. Il pensait collectif. Il avait à cœur de mettre en lumière la création artistique caribéenne, en particulier valoriser nos productions et nos écritures théâtrales. Il y a travaillé passionnément, sans limites. Nos chemins se sont croisés plusieurs fois, j’ai eu la joie de tourner avec lui à Cuba dans la série « Tropiques Amers » réalisée par Jean-Claude Barny, et dont il tenait l’un des rôles principaux. Il avait une présence remarquable, une voix vibrante et ce sourire enchanteur. Ce sourire là, il nous l’a offert mille fois. Comme un cadeau lumineux.

97L : Pour le film ‘Tourments d’Amour’, vous recevez le Trophée de la Meilleure actrice à Marseille (2017) puis Toronto (2018).

C’était immense, ça me semblait juste irréel. J’ai adoré tourner dans ce film magnifique de Caroline Jules. Tellement authentique, tellement sensible et juste. C’était aussi un vrai bonheur de voir ce film tourné aux Saintes, petites îles situées au large de la Guadeloupe, rencontrer un tel succès international : plus de 50 distinctions et récompenses ! C’est une grande fierté de notre cinéma caribéen. Alors décrocher en plus deux trophées de Meilleure Actrice, j’étais vraiment comblée.

Caribéenne, afro-descendante, je me sens aussi de plus en plus américaine

97L : votre rencontre avec les artistes sud-américains à l’Institut Français ?

Ces rencontres sont toujours extrêmement stimulantes, et me permettent de m’ancrer dans ce côté du monde auquel j’appartiens aussi, à savoir l’Amérique. Caribéenne, afro-descendante oui, mais au fil de mes voyages et de mes rencontres, je me sens aussi de plus en plus américaine. Cela élargit mes horizons et me laisse entrevoir de possibles enrichissements artistiques et humains mutuels.

97L : En 2019 vous devenez Chevalière de l’Ordre National des Arts et des Lettres. Pensez-vous que ce titre trop tardif ?

Pas du tout. Ce titre vient reconnaître un parcours, marquer une étape. Mais je ne le considère ni comme un aboutissement ni comme une attente. J’ai beaucoup de gratitude et de fierté d’avoir été faite chevalière, ce qui m’ancre résolument sur ma trace entamée depuis plus 20 ans. Le chemin est encore long et plein d’heureuses surprises !

97L : Pour conclure, quels sont vos projets ?

Créer encore mieux qui je suis. Accomplir encore mieux ce pour quoi j’existe.

 

Propos recueillis de la journaliste
Wanda NICOT

 

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