Culture

Créole : Dépasser le rituel des commémorations annuelles

Créole haïtien : dépasser le rituel des commémorations annuelles, instituer l’aménagement linguistique

Spécialiste mondialement connu du créole, le réputé linguiste Albert Valdman (directeur du Creole Institute, Indiana University) a abordé avec pertinence la question de la standardisation et de l’instrumentalisation du créole dans son acception scientifique (Valdman 2016). Albert Valdman est l’auteur, entre autres, du monumental « Haitian Créole – Structure, Variation, Status, Origin » (Equinox Publishing Ltd, 2015), ainsi que de l’étude « Vers la standardisation du créole haïtien » (Revue française de linguistique appliquée », volume X-1, 2005).

Dans cette étude d’une grande amplitude analytique, Albert Valdman précise que « le créole haïtien (CH) s’avère la langue créole qui a atteint le plus haut niveau de standardisation et d’instrumentalisation. Bien qu’il ne bénéficie guère d’une promotion franche et claire de la part des décideurs politiques et des élites sociales du pays, il connaît une progression continue et rivalise de plus en plus avec le français dans les médias, l’administration et l’éducation. Concernant la standardisation du CH, s’il a fallu une quarantaine d’années avant que l’unanimité ne se fasse dans le choix d’une orthographe autonome, la forme écrite  du CH, utilisée largement au cours de la même période dans les domaines de la religion, de la santé, du développement rural et communautaire et, plus récemment, de l’éducation, présente une homogénéité surprenante eu égard à l’absence d’institutions normalisatrices. »

Le créole haïtien est également, faut-il encore le rappeler, celui qui est parlé par le plus grand nombre de locuteurs natifs (plus de 11 millions) dans l’espace de la Francocréolophonie. Depuis une cinquantaine d’années le créole haïtien est étudié tant en Haïti qu’en outre mer par nombre de chercheurs et dans ses dimensions essentielles : syntaxe, phonologie, morphologie, etc.

Le résultat de ces études figure dans de nombreux articles scientifiques ainsi que dans divers livres publiés principalement en français et en anglais. Mais signe des temps, une grammaire, écrite uniquement en créole haïtien, a été élaborée et publiée par la linguiste Jockey Berde Fedexy : « Gramè deskriptif kreyòl ayisyen an » (Jebca Éditions, 2015). « L’une des innovations de cette grammaire est la mise en oeuvre d’un métalangage créole pour parler de la structure de cette langue. Après la lecture de cette grammaire du kreyòl, le lecteur sera renforcé dans l’idée (introduite par le linguiste américain Noam Chomsky vers le milieu des années 1950) que le langage humain est inné, que nous sommes nés avec une capacité innée d’acquérir le langage et que nous sommes équipés génétiquement pour acquérir une langue, pas une langue spécifique, mais le langage humain en général » (Hugues Saint-Fort : « Mes coups de coeur en 2016 »).

Les premiers livres consacrés au créole haïtien sont déjà « vieux » de plusieurs décennies : Suzanne Comhaire-Sylvain, « Le créole haïtien : morphologie et syntaxe », 1936 ; Jules Faine, « Philologie créole : études historiques et étymologiques sur la langue créole d’Haïti », 1937. D’autres publications majeures ont suivi, notamment de Pradel Pompilus, « Contribution à l’étude comparée du créole et du français à partir du créole haïtien. Phonologie et lexicologie », 1973 ; de Yves Dejean, « Comment écrire le créole d’Haïti », 1980 ; de Pierre Vernet, « Techniques d’écriture du créole haïtien », 1980 ; de Robert Damoiseau, « Éléments de grammaire comparée français-créole haïtien », 2005. Alors, si le créole est ainsi étudié depuis nombre d’années, de quelle manière est-il pris en compte par l’État depuis la période 1930-1940 ?

Dans notre texte « L’État haïtien et la question linguistique : timides mutations, grands défis » (Le National, Port-au-Prince, 27 août 2017), nous avons circonscrit de manière succincte les faibles structures mises en place par l’État dans le domaine linguistique de 1941 à nos jours. Nous y avons retracé des structures ainsi que des décrets et lois qui, pour l’essentiel, indiquent que l’État haïtien n’est toujours pas porteur d’une vision d’ensemble de l’aménagement linguistique au pays. En ce qui a trait spécifiquement au créole, l’intervention majeure de l’État haïtien, à l’échelle nationale, remonte à 1979 au lancement de la réforme Bernard qui a introduit le créole comme langue d’enseignement et langue enseignée dans le système éducatif (voir Fortenel Thélusma : « L’École fondamentale de 1982 à nos jours. A-t-elle rempli sa mission ? », juillet 2017 ; voir aussi Locher, Malan et Pierre-Jacques : « Évaluation de la réforme éducative en Haïti – Rapport final de la mission d’évaluation de la réforme éducative en Haïti », Genève, 1987, cité dans Charles Tardieu : « Le pouvoir de l’éducation », Éditions Zémès, 2015).

Depuis la réforme Bernard de 1979, aucune réforme majeure d’envergure nationale n’a été instituée par l’État haïtien pour aménager le créole dans l’espace institutionnel public comme dans le système éducatif national. Nous sommes en présence d’une sous-culture du statu quo, de l’immobilisme bureaucratique, de la navigation à vue alors même que subsiste, notamment dans le système éducatif national, une quasi absence de volonté politique prenant en compte l’aménagement simultané des deux langues officielles du pays ou modélisant la « didactique convergente créole française ». Tout semble se passer, en effet, comme s’il fallait se contenter des rituels annuels de célébration du créole en octobre de chaque année…

En effet, depuis 1983, le 28 octobre est l’occasion de célébrer la langue et la culture créoles à travers les pays et communautés ayant cette langue native en partage, soit plus de 11 millions de locuteurs à travers le monde. « La journée internationale de la langue créole n’est pas tout simplement une fête, mais constitue un moment symbolique pour expliquer à la génération montante l’histoire de cette longue lutte pour promouvoir le créole et lui donner sa place dans la société », disait Pierre Vernet, doyen de la Faculté de linguistique appliquée lors d’une conférence prononcée le 20 octobre 2009 sur le thème « Démarches nécessaires à l’application d’une politique linguistique en Haïti » (« Journée internationale du créole : le 28 octobre, un devoir de mémoire », AlterPresse, 21 octobre 2009).

S’il s’avère indispensable et incontournable de faire la promotion du créole et le valoriser dans toutes les sphères de la vie nationale selon la vision d’une future politique linguistique d’État, force est de constater que nous sommes en présence, depuis un certain temps, d’un culte annuel de « ritualisation » du créole selon lequel on peut se contenter de « célébrer » le créole tous les douze mois. Et d’un rituel à l’autre, d’une année à l’autre, l’essentiel est évacué : l’aménagement simultané des deux langues officielles du pays en conformité avec l’article 5 de la Constitution de 1987.

Selon nombre d’observateurs, le culte annuel de « ritualisation » du créole est devenu un objectif en soi : il s’étale, comme en orbite, au sommet d’un édifice dont pourtant on ne voit pas les fondations érigées de manière rigoureuse dans le droit fil d’une politique linguistique d’État. D’où l’étroitesse sinon l’ambiguïté du slogan « militant » retenu, par exemple, pour l’édition de 2015 par l’ONG Académie créole : « Travaillons pour avoir accès à tous les services dans notre langue ». Car « Tout le monde doit être à l’aise pour réclamer les services nécessaires sur le territoire national dans la langue créole », a fait valoir Jean Pauris Jean-Baptiste, le PDG de l’ONG Académie créole (« Des activités pour commémorer la journée internationale de la langue et de la culture créoles », AlterPresse, 4 octobre 2015).

Un tel « voeu » peut paraître normal, mais c’est en cela que subsiste précisément l’ambiguïté sinon le cul-de-sac auquel conduit la mal-vision linguistique de l’ONG Académie créole : au jour d’aujourd’hui, il ne s’agit pas de « travailler » afin d’avoir enfin la jouissance d’un privilège, l’« accès à tous les services dans notre langue ». Être servi dans sa langue maternelle n’est pas un privilège, c’est un droit et l’efficience de ce droit doit être garantie par une législation contraignante d’aménagement linguistique issue du futur énoncé de politique linguistique de l’État haïtien. Il y a lieu de rappeler, ici, que l’Académie créole est une faible structure de type déclaratif dénuée des pouvoirs juridiques contraignants d’aménagement simultané des deux langues officielles du pays (voir à ce sujet notre analyse « Pour une Académie créole régie par une loi fondatrice d’aménagement linguistique », 26 novembre 2014).

Tel est l’un des aspects d’un enjeu d’envergure nationale : d’une part, se contenter de voeux pieux, de souhaits de type déclaratif, du culte annuel de « ritualisation » du créole, toutes choses que l’on voudrait faire passer illicitement pour de l’aménagement linguistique. D’autre part, contribuer – via notamment les institutions haïtiennes des droits humains —, à l’élaboration d’une législation contraignante d’aménagement linguistique structurée autour de la notion centrale des « droits linguistiques » de l’ensemble de la population et du « droit à la langue maternelle » créole. C’est précisément cette vision que nous offrons en partage dans le texte « Droits linguistiques et droits humains fondamentaux en Haïti : une même perspective historique » (Le National, 11 octobre 2017).

Ce qu’il faut cultiver ce n’est pas un culte annuel de « ritualisation » du créole, mais plutôt une vision de la problématique linguistique porteuse d’actions durables d’envergure nationale. Pour notre part nous y contribuons, entre autres, par notre « Plaidoyer pour la création d’une Secrétairerie d’État aux droits linguistiques en Haïti » (avril 2017) et dans « Les grands chantiers de l’aménagement linguistique d’Haïti (2017 – 2021) » paru le 7 février 2017.

Cette vision s’articule aux notions de « patrimoine linguistique bilingue », de « droit à la langue », de « droit à la langue maternelle » créole, « d’équité des droits linguistiques », de future « parité statutaire entre les deux langues officielles », de « didactique convergente créole française », de « politique linguistique d’État » et de « législation linguistique contraignante ».

Robert Berrouët-Oriol Linguiste-terminologue

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