Société

Chronologie de la construction des préjugés de « race »…

Chronologie de la construction des préjugés de « race » par Antony Etelbert 

L’entrée de la société française dans le XXI siècle est empreinte de bon nombre de désillusions. En premier lieu il y a la perte de la parole souveraine de la France dans cette tradition de l’équilibre de la vision politique du monde pour une plus grande justice sociale et économique.
Dans les institutions internationales, comme l’OCDE, l’ONU ou encore l’UNESCO, une impression d’atonie de l’expression d’un pays connu pour la raison de sa pensée s’est peu à peu effacée. Et c’est toute une population témoin de cette perte d’influence géopolitique qui voit sa peine augmentée.

Il semble qu’en plus des problématiques endogènes, comme le chômage, la violence protéiforme, l’insolubilité de trouver une idéologie conciliante de l’émigration, autant d’enjeux de société qui sont analysés comme des maux, en lieu et place des défis résultant de cette liberté d’échange tant souhaitée.

Comment procéder d’abord pour retrouver la boussole de la compréhension si ce n’est d’explorer en quoi la réalité de la construction sédimentaire de notre société s’est employée à travestir la réalité historique, le fameux « Roman national ». C’est donc à dessein, qu’il est proposé de faire la part entre affichage public et convictions, des principales figures glorifiées par la nation française.

L’examen chronologique de certaines figures tutélaires éclaire le rôle de l’enseignement dans la fabrication de notre identité. Sans remonter à Charlemagne intéressons-nous à Louis XIV, comme commanditaire du Code noir, nom donné au milieu du XVIIIe siècle à un ensemble de textes juridiques réglant la vie des esclaves noirs dans colonies françaises.

« Il existe deux versions du Code noir, la première fut préparée par le ministre Colbert (1616 – 1683) et terminée par son fils Marquis de Seignelay (1651-1690). Elle est promulguée en mars 1685 par le roi Louis XIV et inscrite au conseil Souverain de Saint-Domingue le 6 mai 1687, après le refus du Parlement de l’enregistrer.

La seconde est rédigée sous la régence du duc d’Orléans et promulguée au mois de mars 1724 par le roi Louis XV, alors âgé de treize ans ».
Il s’agit d’instaurer un corpus juridique s’appliquant aux esclaves et aux familles d’esclaves des îles d’Amérique, à titre d’exemple, donne aux maîtres un pouvoir disciplinaire et de police proche de celui alors en vigueur pour les soldats, avec des châtiments corporels. Le Code noir légitime les châtiments corporels pour les esclaves, y compris des mutilations comme le marquage au fer.

Un ensemble de mesures infamantes, inconnues de la société française de l’époque car un édit du roi de France Louis X (dit le Hutin, le « querelleur ») du 3 juillet 1315, avait posé le dogme selon lequel « le sol de France affranchit l’esclave qui le touche ».
intéressons-nous tout d’abord à l’hôte des Invalides Napoléon Bonaparte. L’Empereur l’Homme providentiel encensé même par Victor Hugo, personnifiant la France glorieuse que même Hitler viendra en le 23 ou 28 juin 1940 rendre hommage.

Alors qu’en 1789 le petit village en Haute-Saône de Champagney fût l’un des rares de France à demander sans ambiguïté l’abolition de l’esclavage par le biais du cahier de doléances. Napoléon Bonaparte trahissant cet élan humaniste, rétablissait en 1802 l’esclavage dans les colonies.

L’homme avait certainement du talent, mais deux personnes ont alimenté vraisemblablement son ostracisme envers les noirs, le Général Dumas, père de l’écrivain Alexandre Dumas, dont le nom est gravé sur le pilier Sud colonne 23 de l’Arc de Triomphe. Ce Général métis et légitimiste, trop glorieux faisait de l’ombre à Napoléon Bonaparte et égratignait son égo. Et probablement l’influence de Madame Joséphine de Beauharnais descendante directe d’esclavagistes martiniquais a encouragé ce penchant.

C’est en toute probabilité qu’à cette époque, le préjugé de « race » prend naissance, car auparavant l’accès à la cour du roi de France n’était interdit à aucune culture, en particulier par le jeu des relations diplomatiques. Certains tableaux témoignent de cette proximité qui semble -t-il allait bien au-delà de la simple compagnie Louis XIV reçoit les envoyés de la Perse dans la Galerie des Glaces, attribué à Antoine Coypel (1661-1722). Huile sur toile, 0,70 x 153 cm, MV 5461. © Château de Versailles, Dist. RMN. Le tableau du « roitelet nègre à la cour de Louis XIV Françoise-Marie de Bourbon et Louis-François de Bourbon, tableau de Claude-François Vignon, fin 17e siècle, Versailles

Des générations de françaises et de français ont construit leur fierté sur la méconnaissance de cette infamie. Et certains continuent encore aujourd’hui de s’arroger le droit d’effacer cette flétrissure avec une rage qui masque le sens de leur engagement. Il fallait pour construire une Nation sur le mythe de la pureté originelle se trouver un ennemi ou une identification du souffre-douleur pour mieux oublier sa propre misère dans une société pré- industrielle.

Céder à la facilité de faire de l’autre le responsable de sa relégation sociale et économique a toujours été un stratagème politique, pour flatter le nationalisme populaire.

Il s’agit comme toujours de réécrire l’histoire pour masquer la vérité au « peuple » car la manipulation des masses par les élites ne sera rendue que plus difficile. En interdisant cette appropriation réelle de son histoire, la confusion quant à la présence de l’autre est une manière de nier sa légitimité dans la cohésion nationale et contester son existence même. Par ce subterfuge, l’autre devient le dérivatif à la colère sociale.

Car de cet empire colonial français nous ignorons tout de l’apport par exemple, de l’Indochine, de l’Inde, de l’Afrique, du Pacifique, de l’Amérique. Et c’est cette approche superficielle de nos manuels d’histoire de l’école primaire et secondaire qui a forgé la considération française du monde.

Cette dynamique d’acculturation des générations s’est accentuée lors de l’exposition Universelle de 1889, comme une bouffée d’exotisme renforçant le sentiment de supériorité. Lors des visites des zoos humains, l’évidence du bénéfice par ces peuples des bienfaits de la colonisation n’était plus à prouver.

Et toujours en remontant le fil de l’histoire, l’immense Georges Clémenceau répliqua pour clouer au pilori Jules Ferry dont l’indignité n’a jamais été porté à la connaissance du peuple de France. Ministre de l’instruction publique dans les années 1879-1882 promoteur de l’enseignement primaire gratuit, laïc et obligatoire.

Il faut néanmoins, apprécier la charge de ce même Jules Ferry le 28 juillet 1885 à l’Assemblée Nationale, dont le propos, est sans ambiguïté.
« Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles.
Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. Ces devoirs ont souvent été méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. Mais de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, grandeur et honnêteté de ce devoir supérieur de la civilisation. »

Il faut prendre la dimension de la réponse de Georges Clémenceau le 30 juillet 1885, toujours dans le même hémicycle.
« Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ».

C’est toujours cette classe dirigeante si fière d’exhiber la philosophie du Siècle des Lumières qui pourtant en 1870 par le décret Crémieux, précédant l’adoption en 1881 du Code de l’Indigénat crée une partition humaine et citoyenne.

Encore plus près de notre contemporanéité, le personnage fondateur de la V eme République le Général de Gaulle
Le journal Libération en date du 20 août 2004 dans un article de Luc Briant et Aude Deraedt relate un acte révisionniste longtemps occulté dans l’histoire officielle de la France.
« Car l’histoire du « blanchiment» des armées françaises, et en particulier celui de la deuxième division blindée du général Leclerc (2e DB), unité chargée de libérer Paris de l’occupant allemand, est encore peu connue. »

Ce grand homme qui pourtant eu recours à la notoriété de fils de la Guyane, Félix Eboué pour vaincre l’Allemagne tant et si bien que même Sir Winston Churchill qui considérait de Gaulle comme un va nu-pied déclara «

Cette affirmation a fait l’objet d’un article plus de Maryem Biango dans un billet de Médiapart en date du 19 septembre 2016. Selon l’auteur, Félix Eboué, pionnier de la Résistance contre le Nazisme, fut l’un des premiers résistants à prendre contact avec l’Angleterre de Churchill par le biais de Sir Bernard Bourdillon, Gouverneur anglais du Nigeria.

« En mettant la seule assise territoriale et juridiction souveraine de l’Empire à la disposition de la résistance française et à Charles de Gaulle, avec Brazzaville baptisée « capitale de la France Libre », Félix Eboué permit au 1er ministre anglais Winston Churchill, de rendre crédible et légitime le général Charles de Gaulle, auprès de ses principaux alliés Etats-Unis et Soviétiques ». Sans l’engagement des alliés et des soldats issus des colonies méprisées, cette part française attachée à son appartenance aryenne, n’aurait pas été vaincue.

Il y a lieu de révéler cette ingratitude de l’homme de la France Libre en rompant l’image homogène dont certain veulent l’affubler. Lorsqu’il déclare dans un entretien avec Jacques Foccart le 8 novembre 1968 (dixit Wikipédia)

« Vous savez, cela suffit comme cela avec vos nègres. Vous me gagnez à la main, alors on ne voit plus qu’eux : il y a des nègres à l’Élysée tous les jours, vous me les faites recevoir, vous me les faites inviter à déjeuner. Je suis entouré de nègres, ici. […] Et puis tout cela n’a aucune espèce d’intérêt ! Foutez-moi la paix avec vos nègres ; je ne veux plus en voir d’ici deux mois, vous entendez ?

Plus une audience avant deux mois. Ce n’est pas tellement en raison du temps que cela me prend, bien que ce soit déjà fort ennuyeux, mais cela fait très mauvais effet à l’extérieur : on ne voit que des nègres, tous les jours, à l’Élysée. Et puis je vous assure que c’est sans intérêt. »
Et que dire toujours tirés des extraits de Wikipédia, dans une conversation entre de Gaulle et Alain Peyrefitte en date du 5 mars 1959 suite aux évènements d’Algérie ces propos manifestement ignobles.

C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne.

Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans, vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri, même s’ils sont très savants.

Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ?

Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées !

Dans un article du Monde en date du 13 février 2007, intitulé France-Afrique : La fin des années Chirac, les journalistes Philippe Bernard et Jean-Pierre Tuqoi , voilà ce qu’ils écrivaient
« M. Chirac improvisa sur-le-champ une réponse qui surprit l’assistance par sa véhémence. Le chef de l’Etat se métamorphosa subitement en un avocat de l’Afrique contre l’Eglise donneuse de leçons. « Nous avons saigné l’Afrique pendant quatre siècles et demi, commença-t-il. Ensuite, nous avons pillé ses matières premières ; après, on a dit : ils (les Africains) ne sont bons à rien. Au nom de la religion, on a détruit leur culture et maintenant, comme il faut faire les choses avec plus d’élégance, on leur pique leurs cerveaux grâce aux bourses. Puis, on constate que la malheureuse Afrique n’est pas dans un état brillant, qu’elle ne génère pas d’élites. Après s’être enrichi à ses dépens, on lui donne des leçons. »

Ce sont les dogmes constitutifs de l’identité populaire de plusieurs générations de françaises et de français, dont il faut non pas déconstruire mais compléter.
Tous ces témoignages doivent être portés à la connaissance des françaises et des français dans toutes leurs composantes car l’élite au pouvoir les connaît. Ils s’en servent d’ailleurs pour flatter les égos des tenants du pouvoir notamment en Afrique pour mieux justifier de l’exploitation des ressources.

Croyez-vous que Monsieur Bolloré ignore cette part de la contribution de l’Afrique au développement et à la richesse de la France ?

Alors lorsque d’aucuns s’étonnent de croiser des personnes originaires d’Asie, d’Afrique, d’Inde du Pacifique, ou d’Amérique du Sud dans le quotidien en se référant de nationalité française c’est à l’Histoire qu’il faut adresser les questionnements.
Une construction identitaire faite à partir des apports multiples des cultures exogènes, dont la France tout au long de son histoire a permis d’être cette réalité sociale. L’instrumentalisation des personnages ayant contribués à l’histoire de France est utilisée comme un outil de relégation voire de dénégation à l’appartenance nationale.

La légitimité de l’expression publique dans son acceptation est d’abord regardée en fonction de l’apparence de celle ou celui qui l’exprime. Et si tout cela prospère c’est au motif d’entretenir des divisions au sein de notre société, accentuant la concurrence non avouée des communautés culturelles.

Celles-ci se sont renforcées de tous temps par les préjugés ethnocentriques, en raison de l’éviction de ses membres et de leur reconnaissance en tant que porteurs de sens.
Issus des mêmes écoles, universités ou autres établissements d’enseignements et présents dans tous les corps de métiers, « l’autre » est encore considéré comme illégitime au seul motif de son apparence, comme non constitutive de la communauté représentative.

L’autre, témoin de la trahison des principes fondateurs de la République Liberté Egalité Fraternité, il fleure quotidiennement des obstacles à son intégration.
Face à la rudesse concurrentielle ou tous les coups sont permis, notamment la violation de ceux fameux principes républicains, il faut trouver grâce aux yeux des tenants du pouvoir.
La stratégie afin de contourner la marginalisation dont il est l’objet, reste à jouer la carte individuelle de l’identification au titre de la diversité, ou de chercher la capacité d’influer par le nombre en faisant valoir le poids communautaire.

Il est rare que l’on s’enquière de la légalité de celle-ci ou de celui-là même, car bien souvent, elle ou il illégitimement investi ne doit sa situation uniquement à l’appartenance caucasienne.
Le renoncement de la démystification d’une histoire nationale expurgée de ces multiples pans de préjugés génère des incompréhensions et des malentendus.

La violence sociale est l’exutoire du non-dit et l’absence de reconnaissance alimente pour une grande part, quotidiennement la division. Il est temps non de faire repentance mais que la part de Gloire du Roman de la France enseignée, ne masque pas sous le tapis la part d’infamie pour rendre justice à cette unicité tant désirée.

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1 Comment

  1. juin 21, 2018 at 18:37 — Répondre

    J’ai lu avec intérêt votre article et je n’y vois que contestations, reproches et ce depuis Louis XIV puique Louus le Hutin s’en sort bien. Le seul d’ailleurs.. Pourtant vous oubliez que le statut des serfs en France ne calait guère mieux que celui des esclaves et qu’il fallu attendre le 14ie siècle pour qu’il doit aboli comme d’ailleurs le droit de vie et de mort sur les serfs appartenant aux seigneurs.
    L’esclavage ne fut pas uniquement noir. Il fut blanc et pres de deux millions de blancs furent réduit en esclavage, la plupart sont mort, d’autres furent rachetés comme Cervantes. La traite des blancs fut un désastre au Caucase et peu savent que les Janissaires eg les Mamelouk furent des captifs serbes et bosniaques enlevés à leurs parents. Les plus malheureux finirent comme eunuque s’ils survivaient rejignant en cela les victimes de la traite des noirs ou tous les hommes furent le plus souvent emasculés et les femmes noires ou blanches misent à nyes en place publiques et vendues.
    Vous ne souligner pas que l’esclavage arabo-musulman a des millions de morts noirs et qu’il dura 14 siecles et dure encore en Libye.
    Ce serait bien de revoir aussi ce que la France fit de bien, les luttes maritimes qu’elle mena pour que cesse la traite negriére et que finalement elle occuper Alger pour mettre fin à l’esclavage barbaresque sous mandat du Congrès de Vienne l’equivalent à l’epoque le l’ONU. Son erreur fut de s-y installer.
    J’en ai assez de cette repentance et de cet oublie de la part prise par les noirs africain à cette traite. Eclairez aussi la lanterne des africains, sur leurs complicités et par exemple du Roi du Dahomey et de ses esclaves noires.
    Tout n’est pas blanc ou noir? En Asie l’esclavage était aussi une réalité.
    Bien à vous

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