Culture

Christine Salem, la pasionaria du maloya

Christine Salem chante en «Langaz», cette langue non homologuée (à la croisée du Swahili, de l’Arabe et du Comorien), qui remonterait aux rituels ancestraux.
La chanteuse et leader réunionnaise dit à la fois l’espoir têtu qui l’habite et les blessures de la mémoire, dans Larg pa lo kor, album de la plénitude. Hymne apaisé au marronnage de jadis.
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Dans le noble sillage de Danyèl Waro, se distinguent Grèn Sémé – le groupe qui monte – et Christine Salem, rare femme à s’être imposée dans le maloya. Le premier cultive son « maloya évolutif », épicé de rock, d’électro… Et présentera bientôt son CD Hors sol, au MaMA Festival. Quant à la seconde, elle imprime au blues réunionnais une sensibilité à fleur de peau. En son dernier disque, Larg pa lo kor, on perçoit une colère transcendée grâce à l’acte artistique.

« Larg pa lo kor ! » scande la Réunionnaise Christine Salem, en son sixième album. « Ne lâche rien ! » nous signifie-t-elle, en ces temps où nos droits sont grignotés, amputés, et où la peur voudrait nous assujettir. Tôt, elle n’a rien lâché, quand, à l’école, on cherchait à lui inculquer que ses ancêtres étaient gaulois.

« Je ne comprenais pas les allégations de mon maître d’école, nous confie-t-elle. J’étais gamine, j’éprouvais de la rage face à un pareil mensonge. Je suis née un 20 décembre, qui n’est autre que la journée de commémoration de l’abolition de l’esclavage à La Réunion, qui eut lieu en 1848. » Une coïncidence haute en symbole pour elle, qui a grandi en entendant dire que « le maloya n’est pas une musique ». Durant de nombreuses décennies, le rythme hérité des anciens esclaves et porte-flambeau des Nèg’ marrons fut méprisé, persécuté et même interdit de 1960 à 1981, notamment sous le mandat d’un oppresseur zélé, Michel Debré.

Dès ses huit printemps, la fillette a envie de chanter. Rapidement, le maloya de la rue la fascine. À l’adolescence, elle a sa première guitare et va écouter Danyèl Waro. « Aujourd’hui, il y a 10 000 personnes à ses concerts. À l’époque, nous étions parfois trois dans la salle. » Elle s’est naturellement tournée vers un métier social, dans le secteur de l’éducation populaire. Travail qu’elle a quitté en 2012, pour se consacrer à son art.

Cette totale disponibilité a probablement contribué à faire de Larg pa lo kor le disque de la maturité. Elle en a écrit textes et musiques, hormis deux morceaux qu’elle a cosignés avec le guitariste Seb Martel. Cet émérite catalyseur d’aventures a réalisé l’album et, de plus, y pratique basse et harmonica. Les deux fidèles percussionnistes, David Abrousse et Harry Perigone, impulsent leur science avec brio, tandis que la chanteuse et leader officie en outre à la guitare et au rouler, emblématique tambour du maloya. Sur plusieurs titres, sont invitées Rosemary Standley (de Moriarty) et l’ancienne élève de Didier Lockwood, Fiona Monet, qui extrait de son violon virtuose d’insolites et délicieuses fragrances. Avec une profonde justesse, Rosemary entrelace la délicatesse de sa voix avec le parlé-chanté ferme de Christine, tissant ainsi une mélancolie douce-amère (Lab).

Les saignements de son cœur et son espoir têtu, la pasionaria du maloya les exprime à travers les thèmes qu’elle aborde : les difficultés des femmes, les ravages de l’alcoolisme, les entraves sociales, ou encore ce magnifique hommage à Mandela. Elle chante en français, en créole ou en « langaz » (« langage »), cette langue non homologuée (à la croisée du swahili, de l’arabe et du comorien), qui remonterait aux rituels ancestraux et qui surgit de sa bouche comme d’une mémoire enfouie en elle, lorsqu’elle s’adonne à l’écriture automatique et quand elle entre en transe.

En cet opus de la plénitude, la quiétude intérieure se tresse avec une conscience toujours aussi aiguë, qui chasse la ciguë de l’amertume pour mieux attiser l’esprit de résistance. Celle qui, en 2012, a été désignée chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres semble receler, dans son chant de liberté, les abysses des océans où furent jetés les insoumis de la traite négrière. Son timbre grave charrie dans ses entrailles le marronnage de jadis, qui prend, en notre époque tourmentée, un sens inouï.

Fara C.- L’Humanité
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