Société

Christiane Taubira : « L’esclavage est sous nos yeux »

Invitée du Grand entretien de France Inter vendredi 11 septembre, l’ancienne ministre de la Justice et garde des Sceaux, Christiane Taubira, a eu l’occasion d’évoquer l’héritage esclavagiste et colonial de la France. Extraits.

« L’esclavage est là, il est présent, il est sous nos yeux, il est dans Cayenne, les traces de l’esclavage et du marronnage sont là, sur le littoral, sur la montagne Gabriel du nom d’un negre marron amérindien, l’ilet Cupidon esclave révolté… Bonidoro… C’est présent dans la topographie, dans la toponymie, ça ne peut pas disparaître, c’est un décor, c’est dans les lieux où vont les jeunes quand ils se déplacent »…

« Colbert, a patronné la rédaction du Code noir. On nous dit aussi, qu’il a commencé à introduire du droit, pour contenir la cruauté des maîtres. Or ce code de droit dit que l’esclave, s’il s’est évadé on lui coupe l’oreille, on le marque au fer rouge, la deuxième fois on lui coupe le jarret et on le marque d’une deuxième fleur de lys, la troisième fois on le met à mort. C’est quand même de cela qu’il s’agit quand on dit qu’il introduit du droit. C’est du non droit »…

« Le Code noir date de 1685. Vous avez nottament deux prêtres, un français, un espagnol… qui contestent l’esclavage,  qui contestent leur ordre religieux. Ils refusent de donner la communion aux maîtres en disant : « Vous ne pouvez pas recevoir le corps du Christ tant que vous pratiquez l’esclavage ». On ne peut donc pas nous dire : « Vous revenez sur une période ou c’était comme ça »… Il y avait le choix… Depuis le début, à l’époque où les gens vivaient ce crime, il y avait des personnes qui disaient non, humainement et éthiquement ce n’est pas tolérable »…

« Il faut assumer la totalité de l’histoire. Si on ne choisit de ne représenter dans l’espace public, que certaines catégories de personnes, eh bien, il ne faut s’étonner que de temps en temps il y ait une baffe qui parte. Moi je ne suis pas pour qu’on déboulonne les statues. Je pense qu’il faut retirer certaines statues de l’espace public, il y a des statues qui ont d’avantage leur place dans les musées, je ne suis pour l’occultation de l’histoire. Mais il faut regarder les choses dans leurs nuances. Colbert c’est le code noir et les horreurs, c’est aussi les manufactures françaises, un grand homme d’état, l’organisation de la puissance publique. Ce n’est pas quelqu’un d’une seule pièce. Il ne s’agit pas de dire que c’était un esclavagiste et de l’envoyer aux oubliettes »…

« Il y a des figures qui ne sont pas du tout dans l’espace public. Donc quand on choisit la France on la choisit avec toute son histoire, ses ambiguïtés, ses ambivalences et ses défaillances, en portant ensemble tout ce qu’elle a été, avec tout ce qu’elle a dit, ce qu’elle a fait. Tant que l’on va faire le choix d’une partie de la mémoire, de la représentation d’une partie des personnalités dans l’espace public, il y aura  des revendications ; si notre génération n’a pas le courage de faire cela il y en aura dans 25 ans, 50 ans et 100 ans. »

« Je pense à René Char, qui disait : « Les mots savent de nous des choses que nous ignorons d’eux ». Quelles que soient les accointances idéologiques du ministre de l’Intérieur, quels que soient aussi ses calculs tacticiens, il est travaillé par l’imaginaire colonial…

Je crois que c’est typiquement la situation, c’est-à-dire que ce mot-là (ensauvagement) en dit davantage sur le ministre de l’Intérieur qui l’utilise que sur les personnes qu’il prétend viser… Tous ces gens qui disent : « Arrêtez de nous parler du passé… mais ces gens-là sont terriblement travaillés par l’imaginaire colonial »… Si ça disait quelque chose des gens, je pourrais en parler, mais c’est sans intérêt de parler de choses qui parlent du ministre de l‘Intérieur ».

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