Société

Chlordécone et cancer : à qui profite le doute ?

Des extraits d’un article de Luc Multigner Directeur de recherche à l’Inserm et Malcolm Ferdinand Chargé de recherche, Université Paris Dauphine – PSL dans The Conversation France, association à but non-lucratif qui nourrit le débat sur les grands sujets qui touchent la planète.

Publiée le 20 mars dans la revue International Journal of Cancer, une nouvelle étude associant chercheurs de l’INSERM et cliniciens du CHU de la Guadeloupe renforce les connaissances sur la cancérogénicité du chlordécone…

Ces travaux montrent que l’exposition au chlordécone augmente jusqu’à trois fois le risque de récidive biochimique du cancer de la prostate après traitement chirurgical. Au sein de la communauté scientifique, la cancérogénicité du chlordécone ne fait plus débat depuis longtemps. On sait en effet depuis la fin des années 1970 que cette molécule dotée de propriétés hormonales est neurotoxique, reprotoxique et cancérigène.

Pourtant en septembre 2018 le Président de la République Emmanuel Macron affirmait que « L’état des connaissances scientifiques… permet de constater la présence de chlordécone dans le corps humain. Mais il ne permet pas de certifier que cette présence a un effet sur la santé humaine. »

Quelques mois plus tard, le 1er février 2019,… il réitéra cette affirmation : « il ne faut pas dire que le chlordécone est cancérigène […] parce qu’à la fois on dit quelque chose qui n’est pas vrai et on alimente les peurs. »

Bien que l’Élysée se défendit ensuite en évoquant un simple malentendu, cette production de doute quant à la nature cancérigène du chlordécone suscita incompréhension et colère de la part des Antillais.

Le politique invente-t-il une controverse scientifique pour minimiser la nature cancérigène du chlordécone ? 

… Aux Antilles, l’exposition au chlordécone est associée à un risque accru de survenue du cancer de la prostate. En revanche, en terme de méthodologie scientifique stricte, il est exact qu’il n’est pas possible d’établir rigoureusement et formellement la preuve d’une causalité. C’est sur ce point que s’est appuyé le Président de la République lorsqu’il a produit ses déclarations, qui ont pour effet de produire un renversement de la preuve scientifique.

Plusieurs raisons expliquent cette absence de causalité univoque : le fait, par exemple, que le processus menant à un cancer prenne plusieurs dizaines d’années et dépende de multiples facteurs individuels (exposition, bagage génétique, mode de vie…), ou le fait que chacun soit exposé, tout au long de sa vie, à de nombreuses substances potentiellement toxiques…

Toutefois, des études épidémiologiques comparant le risque de développer une maladie encouru par une population exposée à un agent donné au risque que court le reste de la population permettent de déterminer, comme dans le cas du chlordécone, une probabilité d’association. L’impossibilité d’attester pour l’instant d’une causalité univoque ne devrait donc pas être utilisée pour innocenter cette molécule face au cancer, ni faire de ladite causalité l’irréfutable alpha et oméga de l’action publique.

En d’autres termes, la question ne devrait pas être « le chlordécone est-il cancérigène ? », mais plutôt « que doit-on faire pour protéger les populations de ce risque cancérigène ? »

Le chlordécone a été mis en cause de longue date, non seulement par des équipes scientifiques américaines et françaises mais aussi par des institutions nationales et internationales spécialisées dans la recherche sur le cancer, ainsi que par des associations médicales et écologistes antillaises. Dans ce contexte, la récente production politique d’un doute sur sa cancérogénécité pourrait révéler la tentation de mettre en place un processus de normalisation.

Ce doute tend en effet à présenter comme « normal » le rapport entre l’inquiétante incidence du cancer de la prostate aux Antilles et la longue exposition à un milieu de vie intensément et durablement contaminé. Or, les résultats des études épidémiologiques aux Antilles mettent en évidence que les influences des origines ethniques des populations, reconnues par ailleurs, ne sont pas les seuls facteurs explicatifs de cette surincidence : l’exposition au chlordécone y contribue également.

L’histoire du chlordécone démontre un dédain de la santé des Antillais à la faveur d’intérêts économiques et financiers

Ces déclarations sont d’autant plus incongrues que l’histoire du chlordécone en France, de son autorisation aux modalités de son interdiction, démontre un dédain de la santé des Antillais à la faveur d’intérêts économiques et financiers. C’est précisément en prétextant l’ignorance des alertes scientifiques et en invoquant l’argument fallacieux de l’absence d’une autre méthode de lutte contre le charançon, que des responsables gouvernementaux et des membres des services de l’État ont accordé des autorisations successives à l’utilisation du chlordécone aux Antilles.

L’incompréhension et l’indignation des populations antillaises a par ailleurs été renforcée par les atermoiements sur les limites maximales de résidus à implémenter dans les denrées alimentaires. Face à ce scandale, les Antillais aspirent à une justice environnementale. Il s’agit d’une part d’obtenir la reconnaissance de leur injuste exposition à une molécule dangereuse, inscrite à la liste des polluants organiques persistants de la convention de Stockholm du programme des Nations-Unies pour l’environnement, et d’autre part, de faire appliquer leur droit à vivre dans un environnement sain.

Dès 2006, des associations de Martinique et de Guadeloupe ont porté plainte et une instruction judiciaire est toujours en cours.

Le décalage avec l’attitude des autorités américaines dans les années 1970 est flagrant. Un an après l’incident de Hopewell, l’usine était fermée, la justice était rendue.

Le 27 septembre 2018, le président de la République a justement souligné la nécessité pour l’État « d’assumer sa part de responsabilité » et d’œuvrer à un « zéro chlordécone » dans les produits de consommations des Antillais. Plutôt que de générer une confusion qui n’a aujourd’hui plus lieu d’être d’un point de vue scientifique sur la cancérogénicité du chlordécone, ces deux objectifs, ainsi que celui de la dépollution des sols, nous semblent les plus importants.

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