Société

Chlordécone : 90 % des guadeloupéens et martiniquais sont contaminés par voie alimentaire

La lettre ouverte de Victorin Lurel et Hélene Vainqueur-Christophe au Président de la République en réponse à ses affirmations sur le caractère cancérogène du Chlordécone. Les passages en gras sont du fait de la Rédaction.

Monsieur le Président de la République,

Dans le cadre du Grand Débat national, vous receviez, vendredi 1er février 2019 à l’Élysée, les maires des Outre-mer afin d’échanger sur les propositions qui permettront, selon vos propres mots, « de bâtir un nouveau contrat pour la Nation, et de structurer l’action du Gouvernement et du Parlement ». A cette occasion, de nombreux thèmes ont été abordés et notamment le scandale du chlordécone en Guadeloupe et en Martinique.


Les propos reproduits ci-après ont alors suscité une vive émotion chez nos compatriotes, mêlant incompréhension, colère et sentiment de déconsidération des préjudices subis par nos concitoyens. Ainsi, alors même que le 27 septembre 2018, vous définissiez la pollution au chlordécone comme « un scandale environnemental », fruit d’un « aveuglement collectif» et appelliez l’Etat à « prendre sa part de responsabilité dans cette pollution » et à « avancer dam le chemin df la réparation », vous avez ce vendredi affirmé : « Il est établi que ce produit -le chlordécone- n’est pas bon. Qu’il y a des prévalences mais il ne faut pas aller jusqu’à dire que c ‘est cancérigène : on dit quelque chose qui n’est pas vrai et qui alimente lespeurs. » « Je ne dis pas qu’il n’y a pas de lien, je dis que personne ne m’a établi un lien direct ».


Monsieur le Président de la République, votre fonction n’établit pas votre omniscience en toutes matières mais vous oblige, ainsi qu’à ceux qui vous conseillent, à mesurer et souspeser vos prises de positions – surtout lorsqu’elles touchent à des sujets aussi complexes scientifiquement qu’humainement.

Ainsi, sur le caractère cancérogène de la molécule chlordécone, nous tenons, sur la base de la bibliographie scientifique existante, à rappeler chronologiquement les faits établis par la littérature scientifique et médicale :
Dès 1979, le Centre international de recherche sur le cancer, agence intergouvernementale de recherche sur le cancer créée sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé -OMS-, a considéré que cette molécule « présentait un risque cancérogène pour l’Homme ». Depuis 1987, sans même qu’une réévaluation n’ait été jugée nécessaire malgré le progrès des recherches scientifiques, cette même institution classe la chlordécone comme « agent peut-être cancérogène pour l’Homme ».

Aux États-Unis d’Amérique, le Département de la Santé a estimé en 1981 que la molécule pouvait « être raisonnablement considérée comme cancérogène pour l’Homme » avant que l’Agence de Protection de l’Environnement ne la juge « susceptible d’être cancérogène ».

Plus tard en 2010, les conclusions du programme de recherche intitulé Karuprostate, conduit par des chercheurs de l’Inserm, du CHU de Pointe-à-Pitre et du Center for Analytical Research and Technology de l’Université de Liège, ont démontré que « l’exposition au chlordécone est associée à un risque augmenté de développer le cancer de la prostate ».

Sachez ainsi que les travaux réalisés dans le cadre de Karuprostate par Messieurs les professeurs Luc Multigner, épidémiologiste et directeur de recherche à l’Inserm, et Pascal Blanchet, chef du service d’urologie au CHU de Guadeloupe, ne sont pas de simples « prises de paroles de professeurs de CHU » comme vous l’avez affirmé vendredi 1er février. Cette étude, non contredite à cejour par la communauté scientifique, a été officiellement publiée dans la littérature médicale internationale, notamment par le Journal of Clinical Oncology dont les méthodes de publication respectent scrupuleusement les principes de l’évaluation par les pairs (oupeer review), de transparence et d’analyse critique des travaux à travers un comité de lecture indépendant.

Enfin, nous rappelons que l’Union européenne, dans le cadre de sa politique de prévention du risque d’exposition à des agents chimiques cancérogènes, mutagènes ou toxiques pour la reproduction (CMR), classe la molécule comme « cancérogène possible ».

Comme vous, nous ne disons pas qu’il existe un lien strictement direct entre exposition au chlordécone et survenue de pathologies mais refusons que vous puissiez certifier que la chlordécone n’est pas cancérogène. Nous basant sur l’ensemble des études toxicologiques et épidémiologiques publiées, nous estimons ainsi qu’un faisceau d’arguments permettent d’attester d’une forte présomption de lien entre l’exposition au chlordécone et le cancer de la prostate notamment.

Corroborant cette thèse, nous vous rappelons par ailleurs que, selon les analyses réalisées par Santé publique France en partenariat avec l’Institut national du cancer, les Hospices civils de Lyon et le réseau français des registres des cancers Francim, les taux d’incidence de cancers de la prostate en Guadeloupe et Martinique se situent parmi les plus élevés au monde : sur la période 2010-2014, 163,6 cas pour 100000 hommes en Guadeloupe et 161 cas pour 100 000 hommes en Martinique (soit environ 500 cas par territoire et par an), contre 98 cas pour 100 000 hommes en France hexagonale en 2012.

Nous vous faisons par ailleurs grâce de vous citer l’ensemble des conclusions des études Kanari pilotée par l’Anses avec le concours des ARS et ORS, de Maphyto-Dom réalisée par Santé publique France ou encore l’arrêt aussi brutal que curieux de l’étude Madiprostate en 2014 par l’Institut national du Cancer – alors dirigé par Madame Agnès Buzyn – et qui aurait pu confirmer ou infirmer en Martinique les observations faites en Guadeloupe par l’étude Karuprostate.

Si elles avaient été dument portées à votre connaissance, ces données auraient dû éclairer vos déclarations et vous auraient sans doute permis de poursuivre l’engagement fort que vous avez pris en Martinique pour avancer dans la voie de la reconnaissance et de la réparation. A bout d’arguments, vous avez préféré balayer les interrogations légitimes des élus les renvoyant à leurs responsabilités passées tout en vous défaussant de la vôtre.

Monsieur le Président de la République, sachez qu’en cet instant et sur ce sujet, conscients de la responsabilité partagée en la matière et mesurant l’état de psychose collective qui s’est emparé de nos territoires, nous ne cherchons pas à susciter de vaines polémiques. Ni vous ni nous ne pouvons nous substituer aux scientifiques : c’est pour cette unique raison qu’affirmer que le chlordécone n’est pas cancérogène est non seulement déplacé mais dangereux.

Par ailleurs, sur le traitement des conséquences de cette catastrophe environnementale, sanitaire et économique, nous n’avons jamais dit que votre Gouvernement n’a rien fait depuis mai 2017. Nous affirmons simplement que vous ne faites rien de nouveau.

Les JAFA existent depuis une décennie, les plans chlordécone demeurent sous-dimensionnés, peu adaptés et peu dotés, la traçabilité des produits reste inopérante et les actions de préventions insuffisantes. De leur côté, certaines collectivités ont également agi et nous pensons notamment à l’action de la Région Guadeloupe qui a accompagné la mise en œuvre des plans et a permis par, ses investissements dans les stations de captage, de sécuriser la qualité de l’eau courante.

Aujourd’hui, nous mesurons l’urgence sanitaire et environnementale à aller plus loin dans la réparation des préjudices subis. Fidèles au respect de votre parole, nous avons même présenté un texte de loi visant notamment à reconnaître la catastrophe et à indemniser les victimes. La majorité qui soutient votre Gouvernement n’a eu pour seule réponse que de renvoyer à des études toxicologiques complémentaires et de rejeter tous les articles de loi proposés.

De part notre travail parlementaire et nos engagements, vous constaterez ainsi que, sans défausse, nos actes témoignent d’une volonté d’accompagner les pouvoirs publics dans la démarche entreprise pour répondre à la triple crise environnementale, sanitaire et économique provoquée par la contamination et la pollution au chlordécone.

Jusqu’où sommes-nous donc collectivement prêts à aller ?

Vous vous êtes engagé à instruire une révision, dans le courant de l’année 2019, du tableau des maladies professionnelles afin de permettre une indemnisation des victimes professionnelles du chlordécone, en I’ espèce les exploitants et travailleurs agricoles. Or, sachant que depuis 1993 il n’y a plus d’exposition professionnelle directe au poison mais que c’est sa persistance dans l’environnement qui fait que 90 % des Guadeloupéens et des Martiniquais sont contaminés par voie alimentaire, nous considérons que l’indemnisation devra aller plus loin que le champ que vous avez délimité.

Sommes-nous fondés à militer pour cette réparation intégrale des préjudices subis ?

Nous vous prions de croire, Monsieur le Président de la République, en l’assurance de notre plus haute considération.

 

Hélène VAINQUEUR-CHRISTOPHE

Victorin LUREL

 

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