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Chiens, vermines, racailles…

Après les Bahamas et la République Dominicaine, c’est au tour de la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane de passer au scanner du racisme. Et nos  comportements ne sont pas exempts de tout reproche.

Quel homme politique guadeloupéen a félicité chaleureusement Jean-Marie Le Pen ?

Il le reçut devant les caméras, et lui serra la main avec « force louanges ». C’était lors d’un déplacement de l’ex-chef du Front National à Saint-Martin. Ce dernier parut d’ailleurs médusé.

ibo simon

« La résistible ascension d’Ibo Simon » et « La triste aventure d’Ibo Simon en Guadeloupe » sont les titres de deux articles de Combat Ouvrier », de novembre 2001 et de septembre 2005.

Chaque jour, de 13 à 14 heures, ce présentateur radio et télé, déversait des torrents d’injures en toute impunité sur les Haïtiens. Au cours d’une seule émission, voici quelques extraits des propos d’Ibo Simon entendus le 28 mars 2001. « Racaille », « vermine », « indésirable », « parasite », « les Haïtiens de la Guadeloupe se battent contre les Guadeloupéens de Marie-Galante pour une place sur le marché », « Ils ne paient pas leur loyer », « Ils n’apportent  rien à la Guadeloupe », « Ils n’achètent rien des Guadeloupéens », « ils pratiquent le vaudou », « ils ont des pratiques de malédiction satanique et machiavélique », « ils habitent à soixante dans une case » « ils font bloc pour prendre les maisons des Guadeloupéens qui ont peur d’eux à cause du sortilège », « un chien a plus de valeur qu’un haïtien ».

Ces appels à des représailles violentes eurent dans trois cas un début de réalisation : deux magasins d’Haïtiens furent incendiés, et une famille d’immigrés fut expulsée de son logement. Ils ne furent jamais que quelques dizaines à s’ébranler en escadrons de la mort, mais l’affaire de Morne-à-l’Eau, le 22 juillet 2001, où la foule attaqua à coups de machettes et de gourdins, une famille originaire de l’île de la Dominique, la famille Williams  (le père, la mère et les 9 enfants), est restée tristement célèbre en Guadeloupe.

Le journal Combat Ouvrier indique que la population qui réagit généralement très vivement au moindre propos raciste, et n’accepterait pas d’un Européen le millième de ce qu’a dit Ibo Simon, a laissé pourtant ce dernier éructer des injures et lancer ses diatribes contre les Noirs en général.

Des intellectuels, des indépendantistes, des patrons, s’affichaient aux côtés d’Ibo Simon. Il était d’ailleurs le chouchou du patronat local. Il a reçu de nombreux soutiens de notables, de membres de professions libérales, d’avocats indépendantistes en vue.

Il se présente pour la première fois en 1995 aux élections municipales, et surprise de taille, remporte 8 % des suffrages, siégeant au Conseil municipal de Pointe-à-Pitre. Aux Législatives de 1997, les électeurs lui accordent 14, 53 % des suffrages exprimés. Aux régionales, il parvient à deux reprises à obtenir deux sièges avec 7 % des voix. Aux élections municipales de 2001, il obtient 22% des suffrages, mettant en ballottage le maire sortant !

ibo i bel

Il faut essayer de trouver une réponse à cet aveuglement collectif.

Combat Ouvrier apporte les explications suivantes.  Ibo Simon avait trouvé «l’astuce» qui consistait à renvoyer à ses téléspectateurs une image d’eux-mêmes très dévalorisée. Cela ressemblait à de l’auto-dérision, lui-même en tant que noir, ne craignait pas de voir « les défauts des Nègres », et de les dénoncer… ce qui lui permettait de passer pour un justicier vomissant tout un tas de propos  racistes et dévalorisants.

Ces propos constituent une forme d’auto-dénigrement qui traduit le manque de confiance en elle-même de cette population noire, après des siècles d’esclavage ou de colonialisme. Mais en même temps, Ibo Simon rappelait sans cesse qu’il était noir, et issu du peuple. Il ne cessait de proclamer son admiration pour Marcus Garvey, ex-prophète noir américain du retour en Afrique.

Le journal trotskyste revient aussi sur la personnalité de ce trublion, qui faisait souvent référence à son enfance dans un quartier pauvre de Basse-Terre.

Ibo Simon n’hésitait pas aussi à évoquer son départ pour la France, avec un passé de petit voyou dans l’hexagone, son retour en Guadeloupe avec l’emprunt d’un nom africain, Waka Danaka, qu’il abandonnera par la suite, son accoutrement africain ( Un noiriste duvialériste ? On sait en effet que  Duvalier a utilisé la démagogie populiste noiriste pour imposer sa dictature sanguinaire). Sa notoriété musicale, (chanteur à succès en son temps), et son talent oratoire certain -utilisant les expressions imagées du créole -ont fait le reste. La chaîne de télévision Canal 10 avait trouvé en lui son animateur vedette.

L’ ambiguïté des chaînes de télé dites de proximité

Les animateurs de Canal 10 ne ratent pas une occasion de filmer et de faire parler « les petites gens ». La population est très souvent invitée à intervenir soit dans les studios, soit à l’antenne.

Par un curieux renversement de situation auquel la Guadeloupe est habituée, la chaîne Canal 10 vilipendée à juste titre à l’époque, pour avoir servi de tribune aux dangereuses élucubrations et dérives xénophobes d’un présentateur à succès mégalomane, a retrouvé une virginité et est devenue depuis les mouvements sociaux de 2009,  une chaîne plébiscitée par les nationalistes, portée sur son environnement caribéen. Saura-t-on jamais à quoi nous avons échappé ?

Si la première impression, balayée d’un revers de main par Combat Ouvrier est de se dire qu’après tout le message de haine et d’exclusion qu’Ibo Simon véhiculait, perdait de sa force, parce qu’il sortait de la bouche d’un bouffon, les cibles étaient bien identifiées. On chargeait une catégorie précise d’individus de tous les maux de la société. Perdant leurs attributs humains, ils devenaient « des chiens », des « vermines », des « racailles ».

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Charnier au Rwanda

Wikipedia insiste sur le fait que la radio des mille Collines qui émit au Rwanda en 1993-1994, jouait subtilement des animosités et des frustrations des Hutus à l’encontre des Tutsi, diffusant des satires entrecoupées de musique entraînante. Ce n’est qu’après le début des tueries que des incitations nettes se firent entendre et que : « Tuez les cafards », «  INYENZI », un mot qui signifie  cafard, cancrelat, est utilisé pour désigner les Tutsi. Il y a donc une préparation insidieuse des esprits.

Et Libération du  25/02/2014, raconte comment Valérie Bemeriki, l’égérie médiatique de Radio Mille Collines, de sa voix douce, prônait que seule l’élimination définitive de la minorité tutsie réglerait les problèmes du pays, qu’il fallait éliminer tous les tutsis, et que même la Vierge Marie soutenait ce combat.

Valerie-Bemeriki

Pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, un média a été jugé comme portant une responsabilité directe dans un massacre ethnique.

Une image a peine déformée de nous-mêmes ?

Selon nous, l’explication psychanalytique est évidente, quoique partielle. Car nous serions trop contents de nous réfugier derrière la folie de l’homme.

Au départ,  ce n’était effectivement qu’un bouffon. Le bouffon du roi n’était-il pas celui qui peut tout oser, tout dire, garant de la liberté des faibles et des oubliés ? Mais on avait oublié qu’en général, le bouffon raillé pendant toute sa jeunesse, développe une incroyable méchanceté.

Ibo Simon, dans ses délires ubuesques, a insisté à plusieurs reprises, sur les conditions de sa naissance, un vendredi saint. Soit vous devenez un diable, aurait dit une de ses tantes, qui le scrutant dans son berceau penchait plutôt pour cette hypothèse, soit vous devenez un Dieu. Car, le mal nécessaire, entendu comme alternative à la mission divine qui lui a été échue, consisterait à déclencher un sursaut moral de la « peuplade guadeloupéenne » et de la « peuplade noire planétaire ». Il serait le leader d’une nouvelle Black Diaspora.

Cette souffrance démiurgique qui l’habite l’a contraint à transformer sa nature prodigieusement altruiste pour porter la croix de son peuple. Le destin planétaire qui lui a été assigné sans qu’il ait été consulté,  a été un événement très grave. Son incommensurable gentillesse est sans cesse prise à défaut par l’obscurantisme des femmes et des hommes de « la race noire ».

Le comportement des Nègres aux quatre coins de la planète le révolte. Le réarmement moral s’avère une priorité. Il commencerait dans les prisons à bannir télévisions, canapés-lits, et enverrait les récalcitrants guadeloupéens sur les îlots rocheux infestés de moustiques.

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La symbolique des seaux, de la brosse, et du javel sur son torse nu (tiens, ça fait penser au karcher en sens inverse), serait une catharsis, prélude à la purification des âmes et des corps.

En général quand on parle de purification, on sait ce que ça donne.

Une stature anti-establishment ?

Donald Trump dit aussi n’importe quoi, avec une arrogance et un aplomb populistes déconcertants. Rien ne paraît l’arrêter. Il se présente en croisé anti-Washington. Mais curieusement avec Ibo Simon, les récriminations et les postures contribuent à la critique de la classe politique locale, des assemblées locales, des syndicalistes locaux. Ce sont tous des bons à rien. Mais l’administration centrale française, et ses représentants sont plébiscités.

Le racisme  en Guyane

« Ils coûtent cher, ils font baisser le niveau scolaire, ils nous envahissent ».

Le contexte actuel est également la montée du discours stigmatisant les immigrés en les rendant responsables de tous les maux de la société guyanaise. La documentation la plus aboutie à ce sujet est sans nul doute la contribution d’Isabelle Hidair, dans Immigration brésilienne en Guyane : entre fantasme et réalité (Revue Asylon, n° 4, mai 2008).

« Les développés » sont opposés aux « sous-développés », comme on opposait «  les civilisés » aux «  sauvages ». A ce titre, les représentants de communautés africaines ou chinoises sont perçus négativement, du fait de leur provenance de continents réputés être sous-développés.

Mais la croissance de l’immigration brésilienne étant la plus forte, (les Brésiliens représentent désormais un quart des immigrés étrangers) au détriment de l’immigration haïtienne qui se caractérise par un certain tassement, c’est tout naturellement vers cette première communauté que vont se porter désormais les sentiments racistes les plus élaborés.

Dans le jeu triangulaire qui se noue entre la Guyane, la France et le Brésil et dans une société paradoxale, en mal d’histoire, se révéleraient les ambiguïtés des Guyanais face à un modèle brésilien imposé et rejeté, alors qu’en même temps, les politiques guyanais n’ont jamais autant parlé de coopération transfrontalière.

Les créoles guyanais (c’est-à-dire les descendants d’esclaves devenus français), du fait des difficultés de peuplement de la Guyane ont assez facilement occupé de hautes positions sociales.

Du fait de son statut de département français sur le continent sud-américain, la Guyane attire les ressortissants des pays voisins sud-américains. L’émergence de représentants de ces communautés immigrées qui s’en sortent, en dépit des effroyables problèmes scolaires, d’habitat insalubre, de l’ostracisme général, et qui accèdent à certaines qualifications, remet en cause la part prépondérante des créoles guyanais dans les stratifications sociales patiemment élaborées.

Cette question de survie sociale se traduit entre autres, par l’appropriation du nom «Guyanais», de l’apparence physique et de la langue «authentiquement guyanaises».

Le sentiment xénophobe est relayé par les médias et les hommes politiques locaux qui ne cessent de relier la délinquance à l’immigration. Ce sont des anonymes qui proviendraient de nulle part, qui  « atterrissent » et  envahissent  la Guyane. La nationalité ou l’origine étrangère des personnes impliquées est systématiquement mise en avant.

enfants brésiliens

enfants brésiliens

Les journalistes ont ainsi décrit une petite fille abandonnée comme étant de type «  brésilien ». Cette description racialiste, subjective et infondée, révèle les préjugés négatifs sur les Brésiliens, perçus comme des individus «  incivilisés », capables d’abandonner leurs enfants.

Le travail clandestin, le vol, la violence, la prostitution et le maladies, sont systématiquement associés à l’immigration étrangère.

Evoquant les solutions aux problèmes de l’immigration, les journalistes, les élus et le public en général, utilisent des termes comme «  éradiquer », «  renvoyer », «  arrêter », «  rétablir »,  « assainir », et «  lutter ».

Cette hiérarchisation raciale concerne également la sexualité des hommes et des femmes étrangers. Les Brésiliennes, en particulier, sont accusées de vendre leurs charmes aux hommes français, qui seraient de pauvres victimes. On passe sous silence l’exploitation sexuelle dont sont la cible les femmes brésiliennes en Guyane, et les études de J. Almeida qui ont démontré la fragilité de jeunes femmes pauvres et provenant de familles déstructurées.

Régulièrement, on voit apparaître des inscriptions racistes et xénophobes sur les murs, sans que la population ne soit choquée.

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L’hostilité contre les Brésiliens s’affiche même pendant les périodes festives, comme le carnaval (à l’image du carnaval de Rio, les costumes des Brésiliennes peuvent dévoiler une grande partie de leur corps), renforçant l’image fortement sexuée des Brésiliens.

Avec d’autres populations qui pourraient être qualifiées de créoles mais jugées trop foncées de peau, les Haïtiens, Surinamiens et autres, ils se retrouvent en immigrés porteurs de maladies, qui mènent également inéluctablement à l’extinction progressive des créoles guyanais.

Conformément à l’idéologie de l’assimilation, l’immigration en provenance d’Europe n’est jamais accusée d’importer ces maux. Par contre, les populations d’origine africaine provenant d’Europe ne sont pas admises, même diplômées et de nationalité française.

Enfin, la sociologue insiste sur le caractère profondément opportuniste, c’est-à-dire utilitariste et pragmatique de « l’admission » de certaines populations, comme les Noirs marrons.

Les Bushninengués (Noirs marrons) sont estimés à plus de 70 000 en Guyane et à près de 120 000 au Surinam. Ils ne reconnaissent pas en général la frontière entre la France et le Surinam. Ils sont les descendants d’esclaves noirs révoltés, ou qui se sont enfuis des plantations avant l’abolition de l’esclavage. Ils se sont surtout installés sur les rives des grands fleuves, comme le Maroni.

Les créoles guyanais verraient surtout en ces populations, comme les Amérindiens, en les reconnaissant comme «d’authentiques guyanais» un moyen de se maintenir numériquement.

Le racisme  en Martinique

Après ces constats peu réjouissants, nous nous sommes inquiétés de la perception que les enfants antillo-guyanais avaient de leurs camarades immigrés, en espérant des témoignages positifs et porteurs d’espoir.

Le magazine des Francas n° 260, traitait des relations entre enfants martiniquais, haïtiens et saint-luciens. Chaque communauté vit dans son coin. L’image de Saint-Luciens et des Haïtiens en Martinique est loin d’être valorisante. Etre Saint-lucien est synonyme de voleur, et les Haïtiens apparaissent comme les malheureux des Antilles. Ces deux communautés sont tolérées mais pas intégrées.

Ce contexte rejaillit dans l’école où tous les enfants ne se connaissent pas, ne se fréquentent pas. Nous constatons, par exemple, que les enfants originaires de Fort de France font souvent preuve d’incivilité envers les autres, notamment à l’égard d’enfants à la couleur de peau très foncée,   synonyme pour eux de misère.

Ces constats sont appuyés par Olivier Rebière, volontaire à la Croix-rouge en Martinique. Le 08/04/2014, il faisait part de son désarroi, sur sa page blog dans «  Racismes en Martinique ». Les volontaires animent des activités de soutien scolaire.

Une élève de cinquième, jeune fille calme, souriante, parlant parfaitement le français, attire son attention. Elle est dévouée, arrange même la salle à la fin de la séance avec les adultes.

terres

Terres Sainville

Rebière s’aperçoit qu’il s’est trompé au sujet de son prénom, et lui présente ses plates excuses.

–        Ce n’est pas grave, lui répond l’enfant.

–        Pourquoi, insiste-t-il ?

–        Enfin, à l’école, il y en a qui m’appellent par d’autres noms

–        Quoi, par exemple ?

–        Satan, ou la bête noire

C’est un choc pour le volontaire. Il croit n’avoir pas bien entendu.

–        Mais pourquoi ?

–        Parce que je suis H

–        C’est quoi H ?

–        Je suis de Haïti, répond l’enfant rayonnante et les yeux sans larmes.

 

En avril 2013, Marie-Line Lesderna, conseillère municipale régionale, avait qualifié les Saint-Luciens de « pollution visuelle et sonore», organisateurs de « Friday night » aux Terres-Sainville, quartier défavorisé de Fort-de-France.

Le premier des noirs

On a dit que Toussaint-Louverture se nommait lui-même ainsi.

IBO Simon qui aimait tant se vanter en affirmant que «  Jean-Marie Le Pen était un petit garçon par rapport à lui », adressera-t-il comme le héros haïtien à Bonaparte,  des lettres où on pourra lire en en-tête  : «  Le premier des Noirs au premier des Blancs » ?

Frantz Succab a d’ailleurs théâtralisé avec la pièce «BOBO 1er», présentée à Basse-Terre le 19/02/2015, cet inquiétant avatar de la démocratie dans une société post-coloniale.

Ibo Simon, qui avait été condamné malgré tout, par la justice, pour ses propos racistes, avait du faire profil bas pendant quelques années. Aux dernières élections départementales de 2015, Juliette Nubret Adonicam et Ibo ont obtenu 11,35 % des voix.

Nous avons consulté par curiosité, sa page Facebook. Les internautes sont par exemple invités à livrer leurs commentaires sur  cette curieuse formule mathématique : Nèg + Nèg = Nèg’atif ?

neg + neg

 

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Théo LESCRUTATEUR

Théo LESCRUTATEUR

1 Comment

  1. jackyjacques.lurel@hotmail.fr
    avril 16, 2016 at 09:39 — Répondre

    Excellent !

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