Société

C. TAUBIRA : Ces enfants qui morflent

Un, deux, cinq… Dix-huit mille six cent quarante-deux… Cent trente mille sept cent quatre-vingt-dix-neuf…, Non, je n’y arriverai pas ! Combien ? combien sont-ils ? Trois millions, l’année dernière. Trois millions d’enfants pauvres. Neuf cent mille ont moins de dix ans. Pour ceux qu’on arrive à compter.

Ils ne sont pas pauvres, là, comme ça, dans la nature, au milieu d’un champ ou suspendus dans l’air. Ils vivent en famille. Dans une famille monoparentale, pour la plupart d’entre eux. Et presque toutes les familles monoparentales, huit sur dix, c’est autour de la maman.

Ces enfants faisaient un repas par jour, à la cantine. Comment et que mangent-ils ces temps-ci ? Il arrivait qu’ils partent en vacances. Avec le Secours populaire. Leurs parents parlaient à leur retour des trois repas par jour. Eh ben oui, la nourriture, c’est une obsession chez eux. Evidemment ! C’est absolument incompréhensible pour qui mange à sa faim, sans y penser, dans un rituel morose, parce que l’heure est venue et qu’a sonné l’horloge biologique, ou en faisant régulièrement des agapes, éventuellement remboursées comme frais professionnels.

Les pauvres aussi ont un corps, et une horloge biologique. Sauf que la leur est rôdée à ruser. Louvoyer. Dompter sa faim. La tromper. La noyer. En s’esquivant dans des succédanés de philosophie stoïcienne bricolée.

Essayez, vous verrez, ça ne marche pas. Le sport n’est pas plus un refuge. Il réclame de l’énergie. Grosses ficelles. La faim ne se laisse pas oublier. Dans les bidonvilles, les enfants reniflent de la mauvaise colle. Partout sous les cieux de la Terre, la faim des enfants provoque la même souffrance et relève du même scandale. Il faut vivre, pourtant. Sans secours ni recours, ruser. Finasser avec le dénuement. Je garde le souvenir de régimes de diète : du pain rassis adouci par un bonbon ; des vermicelles en guise de pâtes ; du riz relevé d’une noisette de beurre. Pour les protéines, on verra plus tard.

Pour l’instant, les quelques sous, ça sert à acheter un album de Miles Davis ou le dernier concert enregistré de Keith Jarrett, et oh Rhoda Scott joue ce soir à la Huchette, demain c’est Alain JeanMarie au New Morning, et Kurosawa est au sommet de son art, son dernier film est une épure. Ce troc étudiant de culture-nourriture est possible parce qu’il est provisoire. Un luxe. Encore faut-il avoir eu le temps de grandir assez pour de tels stratagèmes.

Les enfants pauvres mangent peu, mal, traînent dans l’espace public comme si leur logement n’était pas agréable, ni spacieux. Voire, certains se laissent aller à mendier ! Il peut sortir de leurs bouches que l’on croyait innocentes, des jurons ! Comment dit-on, en parler vrai, droits fondamentaux ?

Je ne sais à quoi ressemblera le monde d’après, mais assurément, ça, ça ne pourra continuer comme ça. Et chante Plume Latraverse. Les pauvres savent pas s’organiser sont toujours cassés savent pas quoi faire
Pour sortir d’la misère…
Ils voudraient bien qu’un jour
Qu’un jour enfin
Ce soit leur tour
Et la musique, rock mâtiné de blues, vaut vraiment l’oreille.

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