Société

Angela Davis : Ce travail aurait dû être initié il y a 150 ans…

Angela Davis activiste emblématique de la cause noire, a passé les cinq dernières décennies à lutter pour la justice raciale. Professeure émérite du département d’histoire de la conscience et d’études féministes de l’Université de Californie à Santa Cruz, elle revient lors d’un échange avec Yara Shahidi pour le Time sur le mouvement qui secoue le monde. Extraits.

« Il semble que ce soit le moment que nous poursuivons depuis de nombreuses décennies. C’est extraordinaire – et lorsque des conjonctures comme celle-ci se produisent, cela est souvent le fruit du hasard…

… Je pense que nous formulons des questions et abordons des problèmes qui aurait dû être posés immédiatement après l’esclavage. Nous faisons actuellement un travail qui aurait dû être initié il y a 150 ans. Bien sûr, éliminer ou plus modestement minimiser les effets du racisme sur les structures et les institutions de notre société va exiger beaucoup de travail : un travail tant intellectuel qu’un travail d’activiste.

L’accent a été mis en grande partie sur les Noirs. J’en suis heureuse. Mais nous devons également reconnaître à quel point il est essentiel de comprendre le racisme contre les peuples autochtones et ce que vous pourriez appeler l’alliance impie du colonialisme et de la violence étatique raciste produite par l’esclavage. De sorte que lorsque nous examinons toutes la complexité de l’expression du le racisme anti-noir dans ce pays, nous devrions également nous pencher sur la violence étatique anti-indigène et anti-latino.

En France je pensais «Liberté, égalité, fraternité». J’ai découvert la révolution algérienne.

Dès mon plus jeune âge, dès mes premiers faits d’activiste, j’ai eu la conviction que notre travail doit englober le monde entier. Ce constat m’est venu lorsque j’ai été à Paris. J’étais au lycée en France à la recherche d’un lieu sans racisme : je pensais y trouver «Liberté, égalité, fraternité». Au lieu de cela, j’ai découvert la révolution algérienne. J’ai rejoint les manifestations contre le gouvernement français pour soutenir leur libération.

Aux USA, il est difficile d’interesser les gens à ce qui se passe au Brésil, en Afrique ou au Moyen-Orient, car une vision autocentrée des États-Unis y est encouragée. Mais je pense que cette crise du COVID-19 et le fait que presque toutes nos interactions publiques se déroulent virtuellement nous permet de comprendre à quel point il est facile d’être connecté à ce qui se passe ailleurs. Je pense que nous pouvons apprendre beaucoup en écoutant des gens qui sont impliqués dans d’autres luttes…

Les médias sociaux sont très importants. Contrairement à vous, mes années de formation n’ont pas été consacrées aux nouvelles technologies. Mon expérience en tant qu’organisatrice se résume à frapper aux portes des gens. Je n’oublierai jamais quand H. Rap ​​Brown était en prison, nous avons recueilli 100 000 $ pour sa caution en faisant du porte-à-porte à Los Angeles, en grande partie dans le South Central, en demandant aux gens de la monnaie ! Cela semble une méthode archaïque. Mais il est toujours important d’essayer d’encourager ce type de contact… Je pense qu’il est aussi important d’utiliser la technologie – de l’utiliser plutôt que de permettre à la technologie de nous utiliser. Comme un de mes amis l’a souligné il y a de nombreuses années, le nombre de j’aime n’est pas nécessairement une indication du travail effectué.

L’éducation repose sur l’apprentissage de la capacité à formuler des questions

Impliquée dans le domaine éducatif pendant la majeure partie de ma vie, il est important de ne pas confondre information et connaissance. De nos jours, nous nous promenons tous avec nos portables qui nous donnent accès à une masse d’informations. Mais cela ne veut pas dire que nous sommes éduqués. L’éducation repose précisément sur l’apprentissage de la capacité à formuler des questions – ce que nous appelons la pensée critique. Apprendre à soulever des questions non seulement sur les problèmes les plus complexes, mais aussi concernant les problèmes apparemment les plus simples, et pourtant si importants.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je trouve le mouvement trans si important. Quand on apprend à remettre en question la validité de la notion binaire de genre, on s’interroge sur ce qui a toujours été le contexte le plus normal de la vie des gens. Le travail de l’idéologie se déroule dans ces espaces apparemment normaux.

C’est aussi pourquoi la campagne d’abolition de la police a été si importante. On part du principe que les prisons et l’État policier ont toujours existé. Nous commençons donc à nous questionner sur la façon dont nous abordons les problèmes de préjudice sans reproduire la violence : comment créer de la sécurité en ne recourant pas aux mêmes outils de violence responsables de notre dangerosité.

Voter ou non

J’ai été sévèrement critiquée lorsque j’ai suggéré lors de la dernière élection que nous devions tous voter, même si le candidat n’était pas celui que nous voulions. C’était la différence entre une candidate qui permettrait à nos mouvements de s’épanouir, ce qui impliquait également d’être extrêmement critique à son égard une fois élue au pouvoir – ou d’être confrontés à l’alternative que nous avons connue.

Je suis quelqu’un qui, historiquement, n’a jamais fait preuve d’enthousiasme pour les élections. Je ne l’ai été que dans la mesure où je savais à quel point l’obtention du droit de vote était importante, car je n’ai pas moi-même pu m’inscrire dans mon État d’origine, l’Alabama, lorsque j’ai tenté de le faire pour la première fois. J’ai toujours eu tendance à voter pour les autres partis : le Parti communiste, le Parti de la paix et de la liberté…

Maintenant, et j’espère ne pas être moins radicale pour autant, mais je pense que nous votons pour notre propre capacité à continuer à œuvrer pour le changement. Les individus ne changent pas l’histoire. Chaque changement majeur dans ce pays a été la conséquence d’une sorte d’imaginaire collectif. Nous devons donc nous demander : ce candidat va-t-il permettre le débat ? En un sens, lorsque nous votons, nous votons pour nous-mêmes ou contre nous ».

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