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Anelka, tout sauf un caïd immature

Depuis leur grève lors de la Coupe du monde en Afrique du Sud, en juin 2010, les joueurs de l’équipe de France de football souffrent d’une image exécrable. 

Les récentes déclarations de Domenech et Gallas interviennent alors que Nicolas Anelka a payé au fort les crispations autour de la place accordée aux jeunes issus de l’immigration postcoloniale, suspectés de ne pas chanter La Marseillaise, de ne pas « mouiller le maillot » tricolore, de ne pas aimer jouer « pour la France ».  Extraits de Affreux, riches et méchants ? Un autre regard sur les Bleus de Philippe GUIMARD et Stéphane BEAUD

… Dans la mesure où l’équipe de France de 2010 est composée pour une petite moitié de joueurs vivant en Angleterre et en Espagne, on peut faire l’hypothèse que ces joueurs ont développé une vision du monde liée à leur double migration : migration de classe (des classes populaires précarisées) et migration géographique (des zones urbaines sensibles à l’abandon de l’Île-de­ France aux quartiers les plus chics de Londres, comme Hampstead ou Kensington).

Le cas des Antillais de l’équipe de France nous semble, dans cette optique, tout particulièrement intéressant à étudier. En effet, l’immigration de travail spécifique des Antillais s’est transformée dans les années 1960-1980 en une immigration de peuplement. Les familles ont fait souche en France, les enfants y sont nés, une nouvelle catégorie de population en est issue : les « originaires des Antilles » que sont aussi, si l’on revient sur le terrain sportif, les Henry, Gallas, Anelka, Clichy, etc.

Dans les premiers temps de cette installation en métropole, bien des Antillais prennent garde à ne pas être assimilés à des « immigrés », notamment maghrébins et africains. Ces derniers sont des étrangers, tandis que les Antillais sont de nationalité française, citoyens de la République. Michel Giraud, sociologue antillais, raconte qu’après 1981, moment de libéralisation des « radios libres, les auditeurs de la radio associative « afro-antillaise » Radio Mango étaient encore nombreux, à la suite des émissions consacrées à la situation des Antillais et des Guyanais en région parisienne, à appeler le standard pour protester contre le fait d’être qualifiés d’immigrés, soulignant avec force qu’ils étaient des Français ». Quinze ans plus tard, une enquête en région lilloise fait apparaître des réactions outrées d’Antillais victimes de refus d’embauche du fait de leur couleur (« c’est choquant, voire vexant d’être comparés à des Africains »).

Pendant toute une période (de 1960 à 1985 environ), les Antillais installés en métropole ont adopté ce que Michel Giraud appelle une « stratégie de l’invisibilité ethnique », prenant le parti de « faire le moins de vagues possible » dans leur nouvelle société d’accueil.

Or les années de crise qui s’ouvrent à partir des années 1980 vont faire émerger ce que ce m ême soci ologue qualifie d’« ambiguïté fondamentale » de la situation des Antillais en France : d’une part, un statut de citoyen (avec le privilège d’emploi afférent) qui les distingue des immigrés et, d’autre part, une exposition croissante, notamment pour leurs enfants nés en métropole, à des situations de discrimination raciale (emploi, logement, loisirs) et de racisme ordinaire….

Puisque ni leur citoyenneté ni leur rapport étroit à l’histoire et à la culture françaises n’ont été pour eux une garantie contre les discriminations et les pratiques d’exclusion, et ce alors qu’on ne cesse de leur répéter qu’ils sont de droit des Français à part entière, les originaires des DOM vivant en France métropolitaine découvrent qu’ils sont donc de fait, selon la formule d’Aimé Césaire, des « Français entièrement à part » et que, bien que n’étant pas au sens strict des étrangers, ils ne sont pas considérés comme étant tout à fait de la nation…

En métropole, il semble bien que cette revendication identitaire, de type « afro-antillais », se diffuse largement chez les « originaires des Antilles », en particulier chez ceux qui habitent les ZUS. On peut en voir une illustra tion à travers la figure de Casey, une chanteuse de rap : « La France a digéré ses conquêtes coloniales, pas la suite. Elle ne nous a pas prévus. C’est une France capricieuse. Aux Antilles, on a été classifiés, Blancs, Noirs, mulâtres, on a créé des déclinaisons, des teintes de couleur. […] La France est viscéralement raciste.

En deux décennies, on est donc passé de la stratégie de l’« invisibilité ethnique » des parents à des formes plus ou moins aiguës de contestation politico-culturelle chez leurs enfants, notanmment chez ceux qui ont grandi dans les cités de la banlieue parisienne. On peut aussi faire l’hypothèse d’une diffusion de l’idéologie nationaliste ou indigéniste « antillaise » à la jeune génération née en métropole…

Considéré comme « bourge », les parents fonctionnaires et vivant dans un pavillon…

Un témoignage recueilli en 2001 auprès d’anciens « copains » de sa cité par un journaliste de France Soir, alors qu ‘Anelka est déjà fort riche et célèbre, évoque bien – certes en creux – le porte-à-faux qu’a dû connaître le jeune adolescent, du fait de sa position de « bourge » (terme souvent employé par les membres du « Nous » des cités du secteur pour désigner les membres de l’« outgroup », les « autres »…) du quartier.

« Près de la cité Van Gogh, là où il a grandi, certains de ses proches l’ont mauvaise. Hakim, Morsli, Karim et Mickaël lâchent les scuds : « Ceux qui disent du bien de Nicolas sont des lèche-culs. On ne le voit jamais. C’est un enf … Il a laissé tout le monde dans la merde. Au début les journalistes venaient ici et on lui servait de caution : ‘Oui, c’est un jeune de Trappes, etc.’ On l ‘arrangeait pour son image. Mais on n’a rien eu en retour. » Le feu d’artifice ne s’arrête plus. « On attendait qu’il nous fasse profiter de son succès. Sans parler d’argent, mais au moins des invitations pour aller au stade. Rien ! Si, des tee-shirts Puma qui ne lui coûtaient rien quand il était à Arsenal. Il a été bien pendant deux ans. Après, avec de l’argent, la vie de la jet-set et ses frangins qui sont pire, il a disjoncté. Maintenant il se la pète ! Mais il a oublié que quand il était petit, il était seul avec son ballon. Il n’avait pas de potes. Il traînait avec nous pour ne pas se faire taper. Car c’était une victime.  Il se faisait racketter ».

La suite de l’histoire mériterait d’être racontée, mais elle manque. On sait juste qu’il s’est converti à l’islam à l’âge de seize ans, alors qu’il est stagiaire pro au PSG et, dit-on, au contact de son ami Djanel Belmadi (cité de Champigny-sur­ Marne), qui fera aussi une belle carrière.

En évitant toute surinterprétation, on peut toutefois faire l’hypothèse qu’Anelka, dans les premiers temps de son adolescence, a dû déployer tous les efforts possibles pour gagner sa place au près des « vrais » jeunes de cité et se faire accepter par le groupe majoritaire local (les enfants d’immigrés marocains de Trappes), se dépouiller de sa vieille peau de « petit privilégié » en donnant inconsciement une série de gages sociaux à ses pairs (conversion à l’islam, écoute du rap, look de rebe lle, etc.). Sa conversion à l ‘islam ayant suscité a posteriori de nombreux commentaires, il a pu incarner dans les années 2000 une figure doublement discréditable – par sa couleur de peau (noire) et sa religion (musulmane) – l’incitant à retourner le stigmate par des provocations et déclarations intempestives. Vivant dans une Angleterre ouverte au
« communautarisme », plus que jamais fan de rap, retournant de plus en plus souvent aux Antilles où ses parents ont pris leur retraite (et où il leur a acheté une belle demeure), Anelka semble de plus en plus avoir perçu la France comme un pays étroit, hostile, fermé, intolérant, voire « raciste », à la différence de son pays d’accueil par ailleurs si bienveillant, au travers de sa fiscalité, pour les « riches » de sa condition…

S’il a été nécessaire de revenir ici sur cette grève des Bleus, c’est bien pour montrer qu’elle n’était pas ce mouvement social irresponsable émanant de « caïds immatures ». D’une part, on n’y a guère insisté mais c’est également central, elle est survenue dans un moment spécifique, celui d’une équipe sportivement en plein doute. D’autre part, la lecture souvent privilégiée par les grands médias – à savoir la « faute à la banlieue » et à la composante ethno-raciale de sa population (les « Noirs ») – n’a pas résisté à l’analyse.

L’étude détaillée de la grève dans Traîtres à la nation ? a établi que son surgissement s’est trouvé à l’intersection de différentes « crises » : en premier lieu, une crise de leadership institutionnel du football français (voir la recon duction, contre toute logique, de Domenech à la tête de l’équipe de France en 2008 après l ‘éch ec de l’Euro) ; en deuxième lieu, la dérégulation des rapports entre un sélectionneur délégitimé et des joueurs-cadres en fin de carrière et en rupture de ban ; en troisième lieu, la
répercussion indirecte des tensions sociales en banlieue et de la protestation des jeunes contre diverses formes de racisme institutionnel.

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