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A St Martin la reconstruction révèle des tensions raciales et sociales

Depuis le passage de l’ouragan Irma à Saint-Martin, l’aide de l’état français a afflué, mais les plans de relance révèlent des tensions raciales et sociales. Un article du 7 octobre 2019 de Kirk Semple correspondant couvrant le Mexique, l’Amérique centrale et les Caraïbes pour le New York Times.

Dans les débris d’une maison de vacances au toit effondré, on peut deviner une paire de tongs, un roman d’amour, un ballon flottant dans l’eau croupie d’une piscine. On croirait qu’un tir d’artillerie s’est abattu sur ce petit bungalow ainsi que sur une douzaine de cottages voisins, dans un état de ruine similaire, dans ce qui devait être un agréable complexe de vacances surplombant une falaise face à l’océan Atlantique.

Cette scène de désolation à la suite d’un ouragan de catégorie 5 ne se situe ni dans les îles Abaco ou à Grand Bahama, dévastées par Dorian le mois dernier mais à Saint-Martin, touchée de plein fouet par l’ouragan Irma le 6 septembre 2017 et où, deux ans plus tard, la reconstruction est encore loin d’être achevée.

Immédiatement après la tempête, le président Emmanuel Macron a promis une prompte restauration pour la partie française. «Saint-Martin va renaître, je m’y engage», avait-il déclaré. « Nous ferons vite, nous ferons bien et nous ferons mieux. »

Mais la lente reprise de St-Martin montre à quel point les suites d’un ouragan peuvent être difficiles sur une petite île, avec des défis qui vont bien au-delà des simples aides financières.

À St-Martin, le plus difficile concerne moins le financement de la reconstruction – la France a fourni plus d’un demi-milliard de dollars d’aide – mais où et comment reconstruire ou ne pas reconstruire sous la menace d’ouragans toujours plus puissants dans un débat moins économique que politique, mêlant des enjeux sociaux, culturels et raciaux, opposant souvent la population noire majoritaire à l’État français.

La représentante de l’État français sur l’île a déclaré qu’elle souhaitait restreindre la reconstruction dans les zones les plus menacées, afin de protéger les habitants. Mais de nombreux locaux craignent d’être expropriés de terres appartenant à leur famille depuis des générations. Certains soupçonnent un accaparement de parcelles riveraines au bénéfice de riches promoteurs.

Dans une région qui a connu ces dernières années une multiplicité de tempêtes de catégorie 5, l’histoire se déroulant à Saint-Martin se répètera probablement dans de nombreuses autres îles des Caraïbes, ainsi qu’aux États-Unis.

Du côté français de l’île, l’ouragan Irma a endommagé environ 95% des bâtiments, y compris la maison de Bernadette Carty.

Mme Carty ayant vécu 65 ans sur le front de mer avait estimé qu’elle pouvait faire fi des consignes d’évacuation, sept générations de Carty ayant survécu à de nombreux ouragans sur son lopin de terre. Mais Irma, l’une des plus puissantes catastrophes jamais subies sur l’île illustre parfaitement le changement climatique rendant les ouragans plus destructeurs.

Mme Carty, sa fille et ses deux petits-enfants se sont donc finalement cachés sous un matelas et ont ainsi survécu au cyclone. Irma partie, la famille Carter sortit de sa cachette et découvrit que les vents avaient creusé d’énormes trous des deux côtés de la maison. Dans le voisinage malheureusement, sa sœur faisait partie des onze victimes recensėes du côté français et deux du côté néerlandais.

Mme Carty vit depuis dans un appartement temporaire et espère obtenir l’autorisation de reconstruire. « Cet ouragan c’était le diable », a-t-elle déclaré.

Irma a dévasté le principal aéroport de l’île, bloqué les ports et mis un terme à son industrie touristique essentielle pendant des mois.

À St-Martin, le mécontentement croissant est au bord de l’explosion

La promesse du gouvernement français de fournir une aide substantielle n’a pas été vaine. Plus de 500 millions de dollars dans les six mois ont ete alloués à la reconstruction de Saint-Martin et de l’île voisine de Saint-Barthélemy, selon la Préfète déléguėe pour ces deux territoires, Sylvie Feucher.

Compte tenu de la situation désastreuse de Saint-Martin dont les infrastructures ont été anéanties, le fait qu’une grande partie soit maintenant rétablie confirme la réalité du financement. Les hôtels et les restaurants ont rouvert leurs portes et les touristes bronzent de nouveau sur les plages.

Malgré cela, lors d’une visite sur l’île à la fin du mois d’août, les dommages restants sont partout visibles : bâtiments sans toits, entreprises fermées, coques à moitié coulées de bateaux sabordés par la tempête… La Préfète estime que le rétablissement complet de la situation pourrait prendre trois ans.

L’ouragan Irma a clairement montré que les catastrophes naturelles ne font pas que détruire des bâtiments et attenter à des vies mais peuvent également mettre à nu des lignes de faille socioéconomiques. À Saint-Martin, le mécontentement croissant – chargé de tensions raciales et sociales – est au bord de l’explosion.

Mme Feucher, préfète déléguée de Saint-Martin, est convaincue que certaines zones sont trop exposées pour y être habitées en toute sécurité et essaie d’en convaincre la population. Sa mission, soutenue par Paris, consiste à faire pression pour que des mesures plus restrictives soient imposées en vue d’un urbanisme contrôlé. Mais cette politique est devenue le point d’achoppement de relations de plus en plus conflictuelles entre le gouvernement français et la population locale irritée par la bureaucratie.

Plusieurs quartiers côtiers inondables mis à l’index par les services de Mme Feucher sont le lieu d’habitation d’une population à faibles revenus, et nombre d’entre eux soupçonnent le gouvernement français de mener une campagne masquée pour chasser les noirs pauvres de leurs terres dans le but de les vendre à des investisseurs.

Cédrick André, militant communautaire de Sandy Ground, un des quartiers concernés, estime leur lutte comme existentielle pour la population défavorisée saint martinoise.

«Ils veulent tout changer : notre façon de vivre, de parler, notre identité sexuelle, nos habitudes alimentaires », a déclaré André. «Ils veulent changer qui nous sommes. Ils ne s’attaquent pas aux personnes aux poches pleines qui peuvent se défendre », a-t-il ajouté. « Ils s’en prennent aux sans le sou. »

Sandy Ground – entre une baie d’un côté et une lagune de l’autre – a été peuplée à l’origine par des squatters, dont beaucoup d’immigrés noirs originaires d’autres îles de la Caraïbe. Les autorités ont fermé les yeux sur ce bidonville, le laissant croître. Des milliers de personnes vivent désormais dans les rues étroites du quartier.

« Beaucoup d’entre nous qui vivent au bord de la mer connaissons le risque encouru », soutient Marie Abner, 48 ans, qui habite dans le quartier depuis qu’elle a émigré d’Haïti dans son enfance. « S’il se passe quelque chose, on quitte la maison. Puis on revient ».

Le gouvernement français a créé un fonds pour racheter les propriétés de ceux qui vivent dans les zones les plus inondables, mais Mme Feucher insiste sur le fait que personne ne sera forcé de vendre. Néanmoins, les habitants de Sandy Ground et d’autres, comme ceux de Grand Case et Quartier d’Orléans, ne sont pas rassurés et en colère.

Daniel Gibbs, président du gouvernement de Saint-Martin, réclame du temps. « Je dois ėcouter les besoins de ma population – de la majorité de ma population ». Je pense qu’un compromis est possible. »

Jah Bash, agriculteur rastafari, sent que la population perd patience face à un État français dominateur. « C’est un complot visant à s’emparer de l’île », a déclaré Bash, dont la famille vit à Sandy Ground depuis cinq générations.

Les manifestations contre le plan de reconstruction pourraient dégénérer, a prévenu Bash. « La seule façon d’attirer leur attention est de leur faire craindre le pire », a-t-il déclaré. « Le pays s’embrasera facilement. »

Le retour à la normale après un ouragan est particulièrement compliqué dans les îles des Caraïbes comme Saint-Martin en raison d’une combinaison de facteurs, oú l’économie dépend uniquement du secteur touristique pour la création d’emplois et l’obtention de recettes fiscales. Les hôtels détruits, le chômage grimpe en flèche et les coffres du trésor public se vident.

L’isolement géographique rend tout plus cher. Les matériaux de construction apportés par bateau ou par avion voient leurs coûts augmenter. La demande élevée de travailleurs qualifiés dans un petit bassin de main-d’œuvre fait grimper les salaires. La reprise est également entravée par le fait que peu de personnes sont épargnées par une catastrophe : les responsables chargés de la reprise se battent parfois eux-mêmes pour s’en sortir.

« C’est si petit que presque tous les résidents de l’île sont touchés », déplore Tahseen Sayed, directrice de la Banque mondiale pour les Caraïbes. « Le défi pour une reconstruction efficace devient encore plus long et plus difficile. »

Les gouvernements locaux manquent souvent des ressources. La Première ministre de Sint Maarten, Leona Romeo-Marlin, confesse que son gouvernement n’avait pas suffisamment de personnel dans les domaines fiscaux, juridiques et environnementaux pour gérer au mieux ces aspects de l’après Irma. «L’ouragan a vraiment mis au jour nos faiblesses gouvernementales».

Une île plus résiliente

La relance post cyclonique pour l’île divisée entre Français et Néerlandais depuis le 17ème siècle a été différente des deux côtés, révélant des disparités culturelles et de gouvernance ayant une incidence sur les progrès réalisés au cours des deux dernières années.

De l’avis général, la moitié néerlandaise s’est rétablie plus rapidement. L’État français et sa bureaucratie pesante, a ralenti le processus de reconstruction.

« Nous avons des normes et des règles du côté français », a déclaré Angèle Dormoy, présidente de la Chambre de commerce de St-Martin. « Tout est contrôlé et re-contrôlé, trois ou quatre fois. » En revanche, Sint Maarten a développé une culture de laisser-faire.

Les citoyens français ont droit eux, à toutes les protections offertes par le généreux modèle social français. Mais les largesses de l’État ont peut-être sapé l’initiative privée pendant cette période de reconstruction.

« C’est la force et la faiblesse de la France », a déclaré Mme Feucher. « Nous accordons beaucoup d’attention à la population et cela peut empêcher les gens de développer leur sens des responsabilités. »

Du côté néerlandais, une grande partie de la reconstruction a été menée par des fonds privés, en particulier ceux liés au tourisme, qui surclassent le secteur touristique français. « Ils ont retroussé leurs manches et se sont mis au travail», se réjouit Lorraine Talmi, présidente du conseil d’administration de la Sint Maarten Hospitality & Trade Association.

Mais certains Néerlandais se demandent si, dans leur hâte de rebâtir dans un environnement réglementaire moins contraignant, la reconstruction n’a pas eu lieu sans une réflexion suffisante sur la résistance aux futures tempêtes.

Du côté français, certains pensent que leur patience sera récompensée par une île plus résiliente, mieux à même de résister aux effets du réchauffement des eaux de l’Atlantique.

En 2017, Emmanuel Macron déclarait que Saint-Martin serait « reconstruite de manière durable, tout en répondant aux nécessités sismiques et environnementales ». Les destructions de grande ampleur, a-t-il déclaré, pourraient être imputées en partie à « des bâtiments construits dans des conditions qui ne seraient pas acceptés dans d’autres territoires français. « 

Mme Feucher défend cette position à savoir de faire en sorte que la population adopte une vision à long terme : le fait de reconstruire correctement, même si cela prend du temps, pourrait épargner des vies lors du prochain grand cyclone. Mais elle concède qu’il n’est pas évident de persuader les gens d’accepter de nouvelles réglementations. «Changer les mentalités est toujours difficile», a-t-elle conclu.

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