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22 mai 1848 : les Esclaves Martiniquais se sont défaits de leurs chaînes

Extraits du livre d’Armand Nicolas  HISTOIRE DE LA MARTINIQUE TOME 1 :
C’est le 24 mars que le navire porteur de la nouvelle de la Révolution républicaine de février 1848 mouilla à Fort-de-France. La population l’accueillit avec une immense joie. Elle est conviée à des cérémonies patriotiques…
A Saint-Pierre , sous le signe de « l’Union , de l’Ordre , du Travail et de la Liberté » le nouveau Directeur de l’Intérieur Husson (créole notoire), les larmes aux yeux, tendit les bras au mulâtre Pory-Papy et au nègre Sauvignon : « symbolique embrassade ».
Dans l’enthousiasme , les hommes de couleur de Fort- de-France écrivent dans une adresse au peuple de Paris : « Notre premier devoir est de saluer avec reconnaissance le drapeau de la patrie… Citoyens , vous avez reconquis vos droits…. Nous revendiquons les nôtres pour nous et pour les esclaves nos frères…. Calmes et dignes nous attendons avec confiance la réalisation de la grande œuvre que vous avez entreprise ».
A Saint-Pierre, tout le Conseil municipal démissionne pour permettre la constitution d’une municipalité « de fusion » avec la participation de personnalités mulâtres. L’homme de couleur Pory-Papy, avocat, devient adjoint au maire.
Peu après, l’exemple fut suivi par le Lamentin puis dans le même esprit fut constituée la Chambre de Commerce de Fort-de-France. Fort-Royal reprit le nom de Fort-de-France… Mais , dés le début d’avril , l’euphorie fit place à l’inquiétude puis à l’impatience.
Le journal Liberté écrit : « Lors de la proclamation de la République, des manifestations caractéristiques se produisirent partout dans le pays. Il n’y eut pas une goutte de sang versée, mais une agitation sourde, une inquiétude vague régnait au sein de la population esclave ».
La proclamation de François Arago, ministre de la Marine, datée du 26 février et publiée au Journal Officiel de la Martinique le 26 mars n’est pas rassurante. Elle demandait aux soixante-quatorze mille quatre cent quarante-sept esclaves « d’attendre ce que voudra faire pour régler leur avenir le pouvoir qui sortira des votes du pays « .
Mais, dés le début d’avril, l’euphorie fit place à l’inquiétude puis à l’impatience… même si Arago présumait « la solution que le gouvernement définitif ne peut manquer de donner promptement à la question de l’abolition de l’esclavage ». La promesse restait vague et ambiguë. La proclamation que le Directeur de l’Intérieur Husson adresse le 5 avril aux cultivateurs esclaves de la Martinique ne fit qu’augmenter le malaise. Le gouverneur Rostoland reconnaît qu’elle produisait du malaise principalement dans les villes. On y lisait en effet : « La liberté va venir …. Ce sont de bons maîtres qui l’ont demandée pour vous… Mais il faut que la République ait le temps de préparer les fonds de rachat et de faire la loi de la liberté. Ainsi rien n’est changé jusqu’à présent. Vous demeurez esclaves jusqu’à la promulgation de la loi. Mes amis, soyez dociles aux ordres de vos maîtres… ».
Et n’hésitant pas à tordre le cou à la vérité historique , Husson ajoute : « Après sept années de liberté ils obligèrent la République de les remettre en esclavage ; Voilà pourquoi vos camarades Guadeloupéens sont esclaves jusqu’à ce jour ». Ce n’était plus le Premier Consul et son Général Richepanse qui en 1802 avaient rétabli par la force des armes l’esclavage en Guadeloupe !
… En ce début d’avril, les esprits étaient particulièrement agités. Les navires arrivés de France apportaient seulement les premières nouvelles de la Révolution. La déception fut grande chez les esclaves qui attendaient impatiemment l’émancipation. Au sein de la classe blanche , une scission se produisit . Devant l’inévitable, une partie des maîtres se résigna et même dans certains cas essaya d’établir de nouvelles bases pour le travail libre. L’autre partie, celle des irréductibles dont le chef de file était M.Huc, maire du Prêcheur, s’accrochait à ses privilèges et à ses préjugés. Les hommes de couleurs jouèrent un rôle organisateur , de mobilisateurs tout en s’efforçant de contrôler le mouvement…
Tel est le climat morose, lourd de menaces et d’inquiétudes, qui règne en Martinique. Dans la deuxième quinzaine d’avril, et notamment durant la semaine sainte du 20 au 23, des manifestations se produisirent dans toute l’île…
Ces incidents multiples ont été confirmés par le gouverneur et d’autres autorités. A Saint-Pierre les 21 et 22 avril, des bandes agressives font signer une pétition et bousculent les récalcitrants .
A Case-Pilote de nombreux esclaves se rassemblent au bourg et forcent le maire à s’enfuir. Des scènes de désordre sont signalées dans les quartiers du Marin et du Saint-Esprit…
Les navires de France n’apportaient toujours pas le décret d’émancipation tant attendu . « A chaque arrivée c’était une déception pour eux qui attendaient la liberté promise et presque réalisée… La position n’était plus tenable pour les propriétaires d’esclaves… De sourdes menaces avaient alarmé beaucoup de gens. Nombreux de famille quittaient la campagne où elles ne vivaient plus en sécurité », rapporte le gouverneur…
Les mesures sévères prises par certains maîtres, le fait que plusieurs propriétaires s’approvisionnaient en balles fit naître dans l’esprit des esclaves que les Blancs tramaient un complot et s’apprêtaient à les attaquer. A Saint-Pierre , chaque jour , des plaintes étaient déposées contre les propriétaires par les esclaves et réciproquement. A Fort-de-France, des ateliers entiers de Sainte-Anne, du Lamentin , du Marin et d’autres communes du sud venaient réclamer la protection de la justice contre la dureté des maîtres . Il suffisait d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Cette étincelle fut l’arrestation de l’esclave Romain , de l’habitation Duchamp, à Saint-Pierre.
C’était la coutume, chez les esclaves, après la prière du soir, de battre le tambour en « grageant » le manioc . Le géreur, fils du propriétaire, interdit le tam-tam. Les esclaves interprétèrent cet ordre comme une brimade. Malgré l’interdiction , le 20 mai , au soir l’esclave Romain battit le tam-tam pour activer la fabrication de la farine. C’est alors que le géreur fait fermer la gragerie. protestation de Romain et des esclaves. Le géreur porte plainte au maire de Saint-Pierre : Romain est conduit à la prison de Saint- Pierre accompagné par tout l’atelier qui demande à partager sa captivité. La nouvelle se répand rapidement parmi les travailleurs esclaves ou libres de Saint-Pierre et dans les habitations de la région. De toutes parts affluent vers la ville des groupes compacts armés de piques et de coutelas , drapeau en tête. Le son de la corne de lambi a alerté ceux du Prêcheur, vers 11 h 30. Par milliers les esclaves occupent Saint-Pierre.
Sur la place de la batterie d’ Enotz, près de la prison, le maire et cinquante hommes de troupes s’apprêtaient à disperser la foule par les armes. Pory-Papy , adjoint au maire, responsable de la police, qui jouit d’une grande autorité parmi les Noirs , intervient et fait relâcher Romain. Le massacre a été évité. Les rassemblements se dispersent un instant. Mais le bruit court que Papy serait attaqué au Conseil municipal qui devait se tenir à midi. Des cultivateurs de Saint-Pierre et du Carbet se portèrent devant la mairie. Le Conseil municipal approuva la décision de Papy. Tout semblait rentrer dans l’ordre lorsqu’ arrivent à Saint-Pierre , pour être conduits à l’hôpital , les victimes de la fusillade du Prêcheur.
En pénétrant dans le bourg , les colonnes de travailleurs qui reviennent de Saint-Pierre ( ils étaient deux mille environ ) se heurtent à ces troupes qui veulent les désarmer. C’est alors que se produit la fusillade. Il était à peu près 16 h. Les premiers blessés déroula au Prêcheur, une partie de la soirée. Plusieurs maisons du bourg, des habitations furent la proie des flammes ; vingt-cinq tués et cinquante blessés parmi les esclaves et les libres…
Le navire La Caravane  arriva de Fort-Royal avec une compagnie de grenadiers. A la vue de ce renfort, les insurgés menacent de tout brûler si un seul soldat est mis à terre. La menace fait son effet. Le Conseil municipal de Saint-Pierre se réunit d’urgence et vote à l’unanimité l’abolition de l’esclavage.
… Débordé, pour éviter le pire le gouverneur accède à la demande du Conseil municipal de Saint-Pierre et décrète l’abolition de l’esclavage le 23 mai , à 15 heures , en indiquant qu’aucune poursuite ne serait intentée contre les révoltés.
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